2026-06-21
Rencontre avec Arthur Ely, un auteur-compositeur-interprète aux multiples facettes
Écrit par : Léopold Frouin © Tanguy Delavet
Arthur Ely s'appelle Arthur Ely. Son nom d'artiste est celui qui figure sur sa carte d’identité, et ce choix constitue déjà une forme de manifeste. Auteur-compositeur et poète, Arthur Ely écrit des chansons, des textes de poésie et travaille actuellement à son premier roman. Son univers se situe à la frontière des disciplines, là où la musique rencontre l’écriture et où les formes se mêlent. Pour définir son travail, il parle volontiers d’« hyperpoésie » : une création hybride qui tisse ensemble la chanson, la poésie contemporaine et les nouvelles écritures, dans une recherche constante de langage, de rythme et d’émotion.
L'ENTRETIEN
Tu reviens aujourd’hui à Bordeaux pour un concert au Lieu Chéri. Tu y étais déjà le 8 mai pour assurer la première partie du concert de Vanessa Paradis à l’Arkéa Arena, comme sur d'autres dates ces derniers mois. Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté artistiquement et humainement ?
Ça m’a apporté de très belles rencontres, que ce soit ses techniciens et ses musiciens. Je suis heureux dans la vie quand je fais de si belles rencontres. Ce sont des artistes légendaires ! Vanessa Paradis a une immense carrière et a côtoyé de nombreux artistes talentueux. J’ai discuté avec eux et je me suis imprégné de leurs conseils. Ça m’a aussi donné l’opportunité de jouer dans des scènes énormes, comme l’Arkéa Arena de Bordeaux. Je crois qu’il y avait près de 10 000 personnes ! Mais contrairement à ce qu'on imagine, ce ne sont pas forcément les expériences les plus stressantes. Par exemple, hier, j’ai lu des extraits du livre que je suis en train d’écrire dans un petit endroit à Rouen, dans le cadre d’une résidence d’écriture. J’étais plus stressé en lisant ces textes que lorsque je joue dans d’immenses Zéniths, avec des chansons que je connais et entouré de personnes qui me mettent en confiance.
Tu explores plusieurs formes d’expression artistique : la musique, la littérature, la poésie… Aimerais-tu également développer une carrière d’acteur, comme l’a fait Vanessa Paradis ?
J'ai déjà joué dans un court métrage de Hector Di Napoli, sorti il y a deux ans et qui tourne dans des festivals, mais ce n'est pas une expérience que j'ai envie de refaire tout de suite. Ça dépend des projets, des aventures, des gens et du moment. Actuellement, je me consacre pleinement à l’écriture, au roman, aux poèmes et aux morceaux. Ça me rend heureux.
Quand tu écris un roman ou des poèmes, as-tu le sentiment de quitter, ne serait-ce qu’un instant, l’artiste de scène que tu es, ou est-ce que tout cela fait partie d’un même mouvement créatif ?
L’écriture est un moment à part, où tu es ouvert sur tout ce qui peut se passer autour de toi. Je découvre de nouvelles façons d'écrire chaque jour, que ce soit dans la musique ou dans l’art en général. Un jour, quelque chose peut aller, et le lendemain, il faudra faire différemment. Il faut être mobile afin que tout puisse bouger. Après, je n'ai pas du tout l'impression, pour répondre à ta question, de me séparer du Arthur qui écrit des morceaux. Pour moi, c'est un même mouvement. C’est un mouvement qui ne s’exprime pas de la même manière et qui s’inscrit dans un temps plus lent, dans lequel je peux davantage me laisser porter. Mais pour moi, c'est la même personne. C'est le même chemin.
© Tanguy Delavet
Ton dernier single, Pas rentable, vient de sortir. Peux-tu nous le présenter ?
C’est un morceau qui parle du fait de ne pas être rentable, tout en encourageant à continuer de créer et à essayer de faire des sons légendaires, même si cela ne rapporte pas d’argent aux gens qui nous entourent. C'est un peu ironique parce que, cette année, ma musique commence à être rentable. C'est une énorme porte ouverte que j’enfonce. Mais on est quand même dans une société où on nous demande de rentabiliser la moindre minute, notamment sur les réseaux. Dans le morceau, on suit un personnage qui est fier de posséder plein de compétences qui ne servent à rien, comme connaître le nom des arbres et savoir l’heure en regardant le soleil. Je pense justement qu’il est important pour tout être humain de savoir faire des choses parfaitement inutiles, mais qui nous font grandir. Si on ne fait que des choses utiles, la vie serait insupportable !
Quel est ton rapport à la nature ? On ressent une véritable fascination dans plusieurs de tes titres, comme La moindre des choses, Disparu ou Les fleurs à l’envers.
Le monde vivant ne m’intéressait pas au départ. J’ai grandi à Strasbourg où la nature n’était pas complètement dans la culture familiale. C’est le cas pour de nombreuses personnes dans notre société actuelle, malgré notre rapport avec quelques animaux domestiques. Aujourd’hui, je suis en train de renouer avec le monde vivant, que ce soit dans l’écriture de mes morceaux, de ma poésie et de mon livre.
Tu parles du monde vivant et, dans une interview accordée à S-Quive le 30 mars dernier, tu disais : « Ça me fascine à quel point notre perception du monde dépend de notre état intérieur. » Est-ce qu’il existe, selon toi, plusieurs mondes ?
Oui, complètement. En philosophie, c'est ce qu'on appelle le perspectivisme [doctrine philosophique qui soutient que la réalité est perçue à travers diverses perspectives, sans qu'il existe une vérité absolue]. Dans nos vies, on a chacun une perspective personnelle, selon notre culture, nos gènes, notre enfance, notre quotidien. A l’intérieur de notre propre existence, on a plein de perspectives qui changent constamment, du matin au soir, selon que tu as faim ou soif, selon que la personne à tes côtés est triste ou joyeuse. Le monde est un accordéon qui s’ouvre et se rétrécit. Lorsqu’on est dans un état dépressif, notre monde se réduit parfois aux deux mètres carrés de notre lit. Tu ne vois plus que ça parce que la douleur t’aveugle. Quand, au contraire, tu es amoureux et heureux, le monde apparaît immense. C’est fascinant.
Dans Tous les matins du monde, tu chantes : « La vie est belle à mourir ». La mort traverse plusieurs de tes textes. Est-ce un sujet difficile à aborder lorsque tu écris ?
La douleur est présente partout dans nos vies. Quand j'écris sur la mort, ça ne me rend pas triste. Une des choses sur lesquelles j'ai travaillé dans cet album, de façon plus ou moins consciente d'ailleurs, c'était de pouvoir écrire là-dessus et que la mort devienne une toile de fond. Les personnes qu'on a perdues, les morts, sont avec nous chaque jour. On continue à penser à eux. Ils nous donnent des conseils. Même les erreurs qu'ont commises les morts nous apprennent quelque chose : ne pas vouloir les reproduire, c'est déjà apprendre d'eux. Je parle souvent à des gens morts parce que nous vivons avec eux. Pour moi, ce n'est pas dramatique. C'est plutôt une façon d'être en paix avec notre propre vie, que d'être en paix avec eux. Je ne pense pas souvent à cette phrase. Dire que la vie est belle à mourir, c'est marrant parce que la vie et la mort sont les deux faces d'une même pièce.
© Tanguy Delavet
Tu développes un univers très poétique, mais aussi très incarné, notamment dans ton projet Saignant. On y retrouve quelque chose de très organique, presque viscéral. Comment cette dimension du corps s'est-elle imposée dans ton écriture ?
C’est un travail qui s’est fait lentement. Ce ne sont pas des choses que l’on décide en se disant : « Tiens, je vais faire ci ou ça. » À force de travailler la langue et les questions artistiques, on finit par y répondre en étant plongé dedans. Ce qui se passe dans la poésie, dans l’écriture ou dans la composition d’un morceau, on ne peut finalement y répondre qu’avec des mots, des notes de musique ou les doigts sur une guitare. Avec les années, je me suis rendu compte que les choses qui me paraissaient les plus justes dans ce que j’écrivais étaient presque toujours celles qui venaient du corps.
Tout à l’heure, on parlait de notre perception du monde. Ça me fascine à quel point notre corps détermine la manière dont le monde nous apparaît. Être vivant, c’est être incarné dans un corps. Nous avons nos propres outils pour percevoir le monde, tandis que les autres animaux en ont d’autres. Pour moi, il y a quelque chose de très important qui se joue autour du corps. Progressivement, dans ma façon d’écrire, j’ai essayé d’être de plus en plus incarné. On ressent le corps dans les expériences que l’on traverse. Cette évolution s’est faite naturellement, mais aussi grâce aux lectures. J’ai lu énormément de textes qui m’ont marqué, notamment ceux de Laura Vazquez ou de Sylvia Plath. Quant à la manière dont tout cela s’est mêlé aux chansons, cela s’est construit à travers un long labyrinthe chaotique. Je n’ai jamais autant composé que pour cet album. Avec la version augmentée, il compte quatorze morceaux, mais j’ai dû en écrire près d’une centaine. J’en ai écarté énormément. Il existe des cimetières entiers de morceaux abandonnés, ou de chansons qui étaient comme les jumelles d’autres chansons.
Le disque s’est aussi construit à travers toutes ces tentatives : découper, déplacer, reprendre des poèmes qui n’étaient pas destinés à un morceau, les intégrer ailleurs, tester, recommencer, retourner les choses dans tous les sens. Par moments, j’étais complètement perdu, mais c’était passionnant. C’est la première fois que je travaille de cette manière. Même après la sortie de Saignant, je continuais encore à modifier certaines choses. La première version de l’album n’était finalement qu’une première étape.
Quelques mois après sa sortie, quel regard portes-tu sur cet album ?
Le bilan n'est pas encore d’actualité parce qu'il y a encore beaucoup de concerts prévus. L'album continue de vivre. Mais si je devais retenir quelque chose de ces derniers mois, c’est que je suis toujours en phase avec mes morceaux. Je suis heureux car il arrive parfois d’en être lassé et de ne plus avoir envie de les jouer sur scène. Ce n’est pas mon cas. Je continue de me sentir bien avec eux. Je sens qu’aujourd’hui, lorsqu’on vient me voir pour des concerts ou des projets de résidence, on arrive à comprendre mon univers.
As-tu l’impression que cet album est devenu ta carte de visite artistique ?
Même si j’ai publié beaucoup de projets auparavant, cet album reste une étape marquante dans mon parcours d’artiste. C’est un processus de cinq années qui m’a permis de m’aligner avec moi-même.
Tu viens de dévoiler une deuxième session Hyperpoésie. Est-ce un format que tu aimerais inscrire dans la durée ?
C’est devenu un rendez-vous. J’ai envie d’en faire tous les six mois et d’inviter des artistes talentueux, comme George Ka.
Que découvre-t-on lorsqu’on vient voir Arthur Ely sur scène ?
Ça dit tout un tas de choses impossibles à résumer (Rires.) La scène est un endroit où j’ai besoin d’être sur la crête, où tout peut s’enflammer comme devenir fragile.
Entretien réalisé le 23 mai au Lieu Chéri.