POUR SEUL CORTÈGE : Vers l’infini et l’au-delà | TACK

2023-11-01

POUR SEUL CORTÈGE : Vers l’infini et l’au-delà

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[…] il est partout, il ne sent plus son corps, des rois s’agenouillent à ses pieds, des empires se renversent sous son souffle, il déshabille lentement des femmes aux nattes épaisses et noires, il danse sur sa vie, le sourire aux lèvres, il pense que la musique va durer toujours, qu’il n’y aura jamais de fin. 

Parmi les figures héroïques qui ont marqué l’Antiquité, j’ai décidé de vous parler de l’illustre Alexandre le Grand, roi de Macédoine, conquérant des terres d’Asie et de Perse, stratège et général renommé. Cette thématique me permet également d’évoquer un auteur que j’affectionne tout particulièrement : Laurent Gaudé. Né en 1972, Laurent Gaudé est un écrivain et dramaturge français, auteur d’une quarantaine d’histoires, récompensé pour nombre d’entre elles et grand gagnant de ma bibliothèque. Avec empathie, il aborde des sujets tels que la guerre, l’injustice, le deuil ou la souffrance dans des récits empreints d’espoir et de poésie. Il maîtrise parfaitement les multiples points de vue de ses personnages, les liant et les reliant autour d’un sujet, d’un pays ou d’une cause commune. Fasciné par l’attaque du convoi funéraire d’Alexandre par ses propres lieutenants en -323, il s’approprie ce sujet d’histoire non pas pour en faire un roman fidèle, mais pour faire entrer dans le mythe cette figure militaire dont nous avons tous entendu parler. Bref, aujourd’hui, nous allons parler de Pour seul cortège, publié en 2012 chez Actes Sud.

 

L’homme qui ne savait pas mourir

 

En -323, et ce depuis 3 ans, Alexandre et son armée se trouvent au pied de l’Hyphase, aujourd’hui connu comme la rivière Béas en Inde. Après plus de dix ans de guerre, les forces et la motivation des soldats s’amenuissent, et les hommes du général préfèrent se mutiner plutôt que de poursuivre les combats. Pour maintenir au mieux le moral de ses troupes, Alexandre organise de somptueux banquets, une tradition empruntée aux Perses en -331, lors desquels la musique accompagne le festin et la décadence l’emporte sur les valeurs macédoniennes. Le livre s’ouvre sur l’une de ces soirées de festivités, où l’empereur, éméché, ressent pour la seconde fois de sa vie les symptômes d’une forte fièvre. Un comportement noyé dans les effluves de l’alcool et la crainte que ses gestes inspirent, mais qui finit par prendre le dessus. Il s’effondre.

 

Son agonie est lente. Les hommes et les femmes viennent à Babylone pour constater l’inimaginable : leur Roi se meurt. Plongé dans un mutisme forcé par la fièvre, Alexandre utilise ses dernières forces pour tenir et surpasser la mort. Ses dernières pensées se déroulent en son esprit, et au-delà du lecteur, deux autres personnages du roman entendent ses dernières volontés, comme s’ils étaient liés par le destin. Pour symboliser la fatalité avec laquelle il succombera lui aussi face à la mort, le temps semble figer à mesure que l’heure fatidique approche. Les conversations ne sont que chuchotements, les complots se font à voix basse. Puis la mort vient, apportant avec elle chaos. Mais est-il vraiment mort si sa voix continue de retentir ?

 

A qui appartiens-tu Alexandre ?

 

Héphaistion, le deuxième personnage du royaume, décède en -324 au Palais Royal de Médie, brisant ainsi les plans de succession d’Alexandre qui meurt sans avoir modifié son testament. Le royaume est donc vulnérable aux ambitions des lieutenants du Roi. Le pouvoir se concentre sur la conservation du corps du défunt.

 

Aux pleureuses

 

Dans les premiers temps, un cortège spectaculaire est organisé au départ de Babylone en direction d’Olympias en Macédoine. Cette marche s’accompagne d’une tradition ancrée chez les Grecs : les pleureuses. Datée de l’époque classique (Ve siècle avant notre ère), cette coutume est vue comme une spécialité thessalienne. Admète, Roi de Phère, submergé par son deuil, le rend public et impose à ses sujets de prendre part à des manifestations de peine et de souffrance semblables aux siennes. Cela peut prendre plusieurs formes comme se raser la tête à blanc, couper la crinière des chevaux ou ne plus jouer de musique pendant un an. L’objectif est d’enlaidir les personnes endeuillées pour signifier leur empathie au défunt.

Chez les grecs la profession est plutôt féminine. Les femmes du royaume sont “invitées” à rejoindre l’avant du cortège pour pleurer la mort du Roi. Toutes pleurent en rythme, des jours durant lors d’un défilé en perpétuelle mouvement. Les conditions sont réunies pour que la marche ne s’arrête qu’arriver à destination : cuisinier, soldats, montures, couchettes tout est là pour permettre à qui veut de se reposer pour reprendre la cadence.

 

À la guerre

 

Les guerres des Diadoques qui englobent les combats pour le territoire d’Alexandre durent de – 322 à -281 av. notre ère. Les débuts ne supposent d’ailleurs aucun découpage de l’empire, le respect pour la dynastie des Argéades est encore imprégnée dans les rangs d’Alexandre. Dans son roman, Laurent Gaudé prend le parti d’accélérer le processus et fait s’accroître les envies de pouvoir. Le rythme lancinant de la marche est rompu par une attaque. Les “forces centrifuges” dont fait partie Ptolémée, s’emparent avec violence et fracas du corps pour le brandir et s’assurer la succession légitime. Le cercueil est mis à sac, les pleureuses piétinées sans pitié.

 

À la mémoire

 

Mon personnage favori se nomme Dryptéis. Femme dont la destinée la relie à Alexandre et qui malgré sa volonté d’échapper à l’Empire sera la dernière à l’accompagner. Mi femme, mi allégorie de la Mémoire, son histoire la mène à témoigner de l’action des hommes avec un petit et un grand H. Persuadée que la place d’Alexandre se trouve là où personne ne pourra plus l’atteindre, elle entame une dernière chevauchée pour offrir à l’empereur l’ultime repos.

 

Dans cette épique course au pouvoir, Laurent Gaudé nous offre une histoire poétique où sacrifice et dévotion poussent les vivants à se dépasser pour faire entrer Alexandre le Grand dans le mythe et l’histoire.