2023-12-18
Moonwalking with Einstein
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La transmission orale fut un élément culturel primordial à la survie et la pérennité d’un peuple. Tradition d’histoire et de connaissance, elle permit d’acheminer jusqu’à nous différents récits et autant de clés pour comprendre les civilisations disparues. A travers le livre de Joshua Foer, L’art et la science de se souvenir de tout, nous suivons le journaliste américain durant une année à perfectionner sa mémoire auprès des meilleurs champions mnésiques. S’il y a une chose à retenir, c’est que selon l’auteur tous les livres vantant de nouvelles techniques de mémorisation révolutionnaires sont en fait des réécritures de préceptes antiques.
Chacun d’entre nous est capable, moyennant du temps, de développer sesnos capacités. Pour cela, il faut comprendre les enjeux et la manière dont nos ancêtres ont utilisé cette capacité. Aujourd’hui, les livres et la technologie ont soustrait la nécessité de se rappeler à notre cerveau, tout est stocké à l’extérieur de notre être.
PAO, palais de mémoire ect. Toutes ces techniques permettent de repousser un peu plus le nombre 7 :
"J’ai un problème : je suis persécuté par un nombre entier. Depuis sept ans ce nombre me suit partout, il s’est insinué dans mes données les plus personnelles, il m’assaille au milieu des pages de nos journaux les plus courants. Il endosse divers déguisements, pour être parfois un peu plus élevé, parfois un peu plus petit que d’habitude, mais il ne change jamais au point d’être méconnaissable. Son obstination à m’empoisonner la vie n’est pas un accident du hasard, loin de là ; elle semble cacher une sorte de dessein secret, un schéma qui gouverne ses apparitions. Soit ce nombre a quelque chose de réellement inhabituel, soit je souffre de délire de persécution."1
Nous ne pouvons avoir environ que sept choses à la fois à l’esprit.
Pour retenir une série de chiffre, vous pouvez par exemple associer chaque chiffre à des consonnes auxquelles vous rajoutez des voyelles afin de conserver un sens, par exemple le 5 = l ; le 4= r ; le 1= d : 1454 : drlr ou drôlerie. Ou bien votre cerveau crée l’image d’une imprimante liant les 4 chiffres à une date que vous connaissez déjà, le perfectionnement de l’imprimerie par Gutenberg. Il existe un moyen plus complexe, le système PAO : Personnage, Action, Objet. Chaque nombre de 0 à 99 représente une image spécifique d’un personnage réalisant une action avec un objet. Ensuite, lorsqu’une série de trois paires de chiffres est donnée, la première paire incarne dans l’esprit le personnage accomplissant une action de la seconde paire de chiffres avec l’objet de la dernière paire. Cela donne donc des compositions farfelues, l’auteur prend l’exemple
« Pour 34-13-79, on verra donc Frank Sinatra frappant une cape. Si la série est 79-34-13, l’athlète mental verra l’image non moins étrange de Superman chantant de sa belle voix de crooner dans un ballon de foot.«
Plus une image est perturbante, vulgaire, absurde plus facilement l’information sera enregistrée.
C’est avec des images de situation loufoques toujours que nous pouvons grâce aux palais de mémoire entre autres retenir la liste de course. Il ne faut pas forcément qu’il s’agisse d’un bâtiment, mais un trajet, un plan (ligne de tram, promenade, la maison de votre enfance…) que vous connaissez par cœur et où lors d’un grand effort de concentration et d’imagination vous allez placez des éléments qui contrastent avec l’endroit et dont vous voulez vous souvenir. Pour mieux comprendre les techniques et avoir des exemples, il faut lire le livre.
La mémoire est un muscle très complexe qui doit toujours rester en éveil et pour être optimal ne jamais tomber dans la routine et dans la phase autonome.
Chaque mémoire est singulière, elle est étroitement liée à notre expérience, notre sensibilité : nous ne possédons pas tous les mêmes images.
Il s’agit de bien plus que de simplement marteler l’information dans notre cerveau pour tenter d’en garder une impression, ce sont des techniques qui ont pour but de conserver de manière pérenne.
Joshua Foer fait plus que témoigner de son expérience, il questionne dans ce livre, l’éducation moderne et l’abandon progressif de nos capacités cérébrales au profit de supports externes comme les téléphones ou les ordinateurs.
Bien que les livres aient changé le rapport que les hommes ont à la connaissance, il est devenu un objet de pouvoir et indépendant. Les autodafés constituent des crimes qui s’en prennent à notre savoir, pourtant les idées ne demeurent pas que dans les livres, il faut penser au-delà. Posséder une bibliothèque remplie ne vous assure pas la connaissance, le savoir n’est pas une chose matérielle et définit. Dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury l’espoir demeure, car des hommes ont compris que les livres n’étaient qu’une extension temporaire de notre esprit. Il ne suffit pas de connaître par cœur, mais d’établir une réflexion à travers le monde qui nous entoure et qui change invariablement. On peut brûler des livres, mais pas la mémoire collective qui doit continuer d’être nécessaire aux individus.
1George Miller, La magie du nombre sept (plus ou moins deux) : certaines limites de notre capacité de traitement de l’information, 1956
2L’art et la science de se souvenir de tout, Joshua Foer, Flammarion ChampsSciences , 8 €