2026-03-13
Membre Fantôme
Écrit par : Gaïane Fritsch
Je crois qu’il y eut un lac dans la vallée d’Aureuil, avant que l’étang boive le pied des collines. De là où je vis, je vois nettement sa peau sombre et verdâtre. Il paraît calme mais moi et le voisinage savons que sous ses pores suinte la vie. Il s’est niché là où son parent s’était asséché. Je ne devrais pas affirmer cette phrase. En toute véracité, je ne sais pas si le lac s’est asséché. Peut-être que l'eau s’est déversée dans une nappe souterraine ou les rivières environnantes. Peut-être que le lac se tenait avant les forêts, avant que cette terre porte un nom d’Homme. Je ne peux pas dire avec certitude qu’il y eut un lac à Aureuil avant l’étang qui se gorgea en un jour. Je ne peux pas le dire car pendant des années, toutes celles de mon existence et celles de mes pairs avant moi, il ne subsistait dans cette nasse que des buissons écailleux.
Pourtant, la saison des orages promet à chaque fois qu’elle s’abat sur les flancs de mon monde un éclair porteur d’un sort qui ensemencera cette terre d’une ombre pâle. Ce miracle ne se produit jamais et je me résigne à ne plus épier ses ridules remémorées d’outre-temps. Mais, les insectes qui frisent mes vibrisses ont une odeur de poissons et me rappellent un jour passé, qui n’a pas existé, où je les croquais surgissant d’un miroir. Lorsque je m’étends sur une roche au printemps doré de soleil, je suis bercée par des clapotis, sans doute des araignées d’eau se propulsant vers leurs nouvelles proies ou des bulles d’air éclatées à la surface. J’entre-ouvre mes yeux mais rien de toutes ces visions ne se tient devant mon museau. Elles flottent tel un voile flou sur ma rétine pour quelques secondes avant qu’un clignement de ma part ne l’emporte. Quand je caracole dans les pentes bordant la vallée, entre deux sauts, je suis éblouie d’une lumière émanant du sol et il n’y a qu’un reflet pour porter cet éclat, je le sais. En bas, l’herbe est éparse et dénudée d’humus. Elle craque sous mes coussinets. Parfois ma compagne humaine se joint à mes excursions. Lors de nos caresses, je la conduis vers le lit d’Aureuil car je me souviens d’un après-midi sur ses genoux près d’une grande humidité qui baignait ses pieds. Elle descend ondulant son corps en une gentille réprimande et je comprends qu’elle ne rencontre pas souvent le fantôme du lac oublié. Je ne peux pas le lui raconter. Je contemple l’aridité du monde d’en bas avec un camarade à fourrure, lui connaît car ses yeux jettent des envies de soif. Sa langue se remémore la fraîcheur des ruisseaux qui régulaient cette étendue. Nous sommes plusieurs à avoir l’intuition de ce spectre. Parfois, certaines libellules s’y perdent et y meurent. Elles ne mentent jamais. Alors, je ne crains pas d’être folle. Je peux énoncer avec assurance qu’il y eut un lac avant l’étang qui est apparu une nuit.
À 2h du jour de sa naissance, ce n’était encore qu’une mare mais quand les humains du village d’en haut se sont réveillés vers 6h, c’était la taille décente d’un étang. Du moins, c’est ce que m’a rapporté un vieux chat, n’ayant moi-même jamais vu d’étang ou de mare mais connaissant seulement l’envergure du lac. J’étais à cette heure chez mon amie humaine. C’est un de nos rendez-vous journaliers. Elle n’a pas tout de suite vu l’apparition, ce n’est que le soir quand elle est revenue, qu’elle s’est postée à sa terrasse. Elle ne pouvait rien voir ou très peu. Il faisait nuit et sans doute, percevait-elle l’image de la lune par intermittence entre deux nuages. Un autre individu de son clan a dû la prévenir, j’ai surpris ceux avec la peau semblable aux nervures des troncs, se mouvant avec difficulté et qui partent peu, piaillaient pendant des heures en pointant dans la direction du nouvel étang. Les Hommes ne semblaient pas apprécier cette apparition. Pour être franche, j’étais moi-même déroutée. Non pas que la soudaineté de l’eau m'inquiétât mais sa différence certaine avec le lac fantôme troublait mon repos. Je savais que cette terre connaissait l’eau mais ce n’était pas celle-ci. L’eau aurait dû escalader les coteaux jusqu’au plus vieux chêne, vers les monticules de pierres où il fait bon de dormir. La surface n’était pas celle de mes réminiscences : trop limoneuse, trop terne, couleur des algues et de leurs fanges, non pas celle de la forêt et du ciel. Mes suspicions vis-à-vis de l’étang n'atteignaient pas les préoccupations des humains qui se dépêchèrent à sillonner ce nouveau corps avec remous et vrombissements. Certains se laissaient choir tel un cadavre dans ce bassin et ne reparaissaient pas avant un bon moment. Ils portaient une carapace et des intestins extérieurs, comme s’ils s'étaient parés de carcasses. A n’en pas douter qu’ils effraieraient les poissons. Ce n’était d’ailleurs pas leur but d’en attraper car ils revenaient à chaque fois bredouille. Ils y cherchaient autre chose ou simplement flânaient de manière plus hâtive qu’à leur habitude. Le soleil s’était couché une dizaine de fois avant qu’ils se lassassent enfin, laissant l’eau reposer en paix.
J’étais soulagée de retrouver mes routines, de ne plus être sur mes gardes et de parcourir les rives avec plus de sérénité. Ma compagne humaine ne s’y aventurait plus, ses bouderies passagères à devoir me suivre jusqu’au fond de vallée s’étaient changées en des colères subites et un refus catégorique. Les premiers jours, j’insistais tout de même puis je capitulai. Désormais nous allons à un promontoire dégagé d’où s’observe facilement la Grande Maison. Je n’apprécie pas ce paysage autant que les humains qui paraissent convoiter la vue de cette énormité. C’est évident que cette monstruosité est une de leurs constructions, beaucoup plus grande que l'abri de ma compagne. Je ne m’y aventure pas car il ne devrait pas être sur les terres d’Aureuil. Quand ma compagne m’a amenée au monde qui deviendrait le mien, la Grande Maison n’existait pas, tout comme la route qui y mène. Les explosions obscurcissant les étoiles lors des jours chauds n’y avaient pas cours et j’entendais seulement ce qui doit être entendu dans la forêt. La construction de ce lieu a bafoué la terre que m’avait promis ma compagne, elle y a inséré une épine de soucis qui blesse mon chemin. Je ne la répugne pas bien que je la blâme pour cette trahison. Ce qui m'ennuie davantage est l’emplacement de la Grande Maison, elle obstrue les visions du vieux lac. Elle perce sa peau d’opale. Les humains n’en ont cure et certains s'aventurent dans les parages. Ils entament un étrange pèlerinage dans la vallée pour atteindre la Grande Maison. La plupart n’y entrent pas, ils restent sur un belvédère comme celui où aime se tenir ma compagne, ils sortent des yeux globuleux pour scruter. Que voient-ils ? Je ne sais pas. Il m’est venu à l’esprit que la Grande Maison est telle le lac fantôme. Elle est la manifestation d’une absence. Je ne saurais dire laquelle… un plus large refuge ? l’émerveillement qu’ils ressentent à admirer les détonations chatoyantes ?
L’été s’est endormi lourdement dans la vallée d’Aureuil cette année, plongeant chacun dans une langueur mortelle. Les humains ridés disparaissent dans leur abri. J’occupe mon temps à m’allonger sur les dalles froides de ma compagne humaine. Elle se place à mes côtés et enfouit son visage dans mon ventre. Je ronronne et les jours défilent… jusqu’aux cris. Je ne suis presque pas sortie mais j’ai entendu les rumeurs. Il n’y avait pas besoin de ces ragots pour savoir que la chaleur sans trêve assècherait le nouvel étang. Je ne l’ai pas vu se vider petit à petit, je ne voulais pas. C’est un peu de mon lac qui s’évapore. Je crois que les exclamations retentissent car celui qui les a tant tourmenté s'éteint pour leur rendre l’argile craquelée et les arbustes dépouillés. Ma compagne bondit de notre retraite, claque la porte et dévale en trombe la colline. Je passe par mon interstice et la talonne. Nous arrivons rapidement au chevet de l’étang qui rend un corps boursouflé comme s’il a lui-même absorbé toute l’eau. Je ne le connais pas. Tous les humains autour paraissent émus alors qu’il n’appartient pas à leur clan. Il a l’allure d’un de ces pèlerins qui se rendent à la Grande Maison pour l’épier. Il ressemble à ces envieux hantés par leur désir dont les yeux la grignotent. Si elle disparaissait dévorée par leurs regards, si elle sombrait en d’autres temps comme le lac, se souviendraient-ils ? Me suis-je aussi saoulée d’un palais d’eau jusqu’à sa dernière porte, sa dernière pierre-goutte, jusqu’à oublier ?
J’attends parmi leurs émotions et soudain j’ai l’impression que je suis dans le lac, que je me débats avec mes pattes mais mon pelage me pèse. Mes poils ploient et s’étirent vers le fond tentant de m’attacher aux algues. Mon squelette - si agile - m’accable d’un poids de plomb. Je sens le regard de la Grande Maison sur ma nuque qui ne devrait pas être là sur les berges de mon lac, à salir sa robe. Ses fenêtres révèlent ses pèlerins qui se nichent en ce krak imprenable dans mon monde - une tumeur qui percute les plis de ma tête, de la réalité que j’aurais dû connaître -. Je m’allonge, haletante, regarde ma compagne humaine. Elle piaille désormais comme les humains noueux et ne voit pas le lac dans lequel ils se noient tous.
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