2024-04-01
Manifeste d'une mauvaise graîne à une autre
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Toi qui ressens, toi qui abuses, toi qui souris, toi qui hurles.
Lui qui regarde, lui qui pense trop, lui qui n’agit pas, lui qui a peur.
Elle est heureuse mais peut-être trop, elle se contrôle mais pas assez.
Iel à mal, iel est froid.e et distant.e mais iel est fatigué.e du trop plein.
Moi j’ai peur tout le temps, partout, avec n’importe qui. Moi j’ai peur d’en faire trop, j’ai peur de leur réactions, j’ai peur qu’on ne comprenne pas.
C’est pas nouveau ces sentiments qui m’envahissent, cette impression d’être de trop en permanence. D’ailleurs ils n’envahissent pas que moi, ce n’est pas non plus propre à notre ère. Être une mauvaise graine c’est comme qui dirait un mode de vie, une personnalité à part entière. À une époque, on disait être Dada. En français cela signifie « cheval de bois ». En allemand « va te faire, au revoir, à la prochaine ». En roumain « oui en effet, vous avez raison, c'est ça, d'accord, vraiment, on s'en occupe », etc. C’est un mot qui existe partout, qui veut tout et rien dire.
En 1916, Hugo Ball disait dans son manifeste que
« lorsqu'on en fait une tendance artistique, cela revient à vouloir supprimer les complications. Psychologie Dada. Allemagne Dada y compris indigestions et crampes brouillardeuses, littérature Dada, bourgeoisie Dada et vous, très vénérés poètes, vous qui avez toujours fait de la poésie avec des mots, mais qui n'en faites jamais du mot lui-même, vous qui tournez autour d'un simple point en poétisant. Guerre mondiale Dada et pas de fin, révolution Dada et pas de commencement. Dada, amis et soi-disant poètes, très estimés fabricateurs et évangélistes Dada Tzara, Dada Huelsenbeck, Dada m'Dada, Dada m'Dada, Dada mhm, Dada dera Dada, Dada Hue, Dada Tza. »
On parle d’un ras le bol, on parle de casser les codes, on parle de supprimer l’étau que cette société ose nous proposer — que dis-je, nous imposer. Une camisole de bonnes intentions et de bien paraître qui se resserre et nous étouffe au point de ne plus pouvoir penser par nous même.
Ball disait aussi « Je ne veux pas de mots inventés par quelqu'un d'autre. Tous les mots ont été inventés par les autres. Je revendique mes propres bêtises, mon propre rythme et des voyelles et des consonnes qui vont avec, qui y correspondent, qui soient les miens. » et c’est vers cela que je tends. Pourquoi me laisser catégoriser quand je peux réinventer ma propre définition ? Tout s’invente et se renouvelle, tout se construit et se détruit, pourquoi remettre en question ton essence si elle te convient parfaitement. Un désir de comprendre au lieu d’admettre. Un désir de valider au lieu de passer son chemin. Frôle moi mais ne m’arrête pas si tu n’as rien de sensé à dire. Ne t’arrête pas pour me dire que je ne suis pas comme tu le souhaites parce que ça ne m’intéresse pas. Rien ne m’intéresse de ta part si ton désir est de me jeter de force dans une boite qui n’est pas à ma taille.
On catégorise tout, tout le temps, par exemple on cadre l’art, on le structure. Même la destruction est contrôlée, rien n’est libre, tout est dirigé. Nous voulons de l’aléatoire, nous voulons de l’insensé. Si j’apporte un sens qui ne te convient pas, celui-ci est-il faux ? Je veux du cabaret Voltaire, je veux la fontaine de Duchamps, je veux Ernst et l’Europe after the rain II mais aussi Hausmann et la tête mécanique, du Ray, Picabia et Wood, je veux être libre de faire ou de défaire je veux être moi, mauvaise graine ou pas.
À toi qui attend la vie au lieu de la vivre.
À lui qui observe le monde sans oser y entrer.
À elle qui ceinture son âme pour ne pas qu’elle déborde.
À iel qui ne sait pas ressentir sans culpabiliser.
Et à moi qui n’ose ni être, ni dire, ni faire.
Dada c’est moi, Dada c’est toi, Dada c’est nous mais c’est aussi rien et tout à la fois.