2021-06-01
Lucas Pope, la dénonciation en nuances de gris
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Pour reprendre où nous nous étions quittés dans notre présentation des créateurs indépendants et de l’ensemble de leur ludographie, on va passer d’Edmund McMillen à Lucas Pope. D’un américain à l’autre, d’un récit cartoon à un récit humain.
La ludographie de Lucas Pope se concentre en deux jeux : Papers, Please. (sorti en 2013, disponible sur Windows, Mac, Linux et Ipad) et The Return of the Obra Dinn (sorti en 2018, disponible sur Windows, Mac, Xbox One, Playstation et Switch.)
Papers, Please est un jeu dont je n’aurais jamais parié sur la réussite, le·a joueur·se incarne un agent de l’immigration à la frontière du pays imaginaire de l’Arstotzka. Entre chapkas, fraîcheur et armes à feu, c’est une Russie totalitaire qui est dépeinte ici. Ce sont donc les questions de l’entrée clandestine, des relations internationales centrées sur la vie d’un poste-frontière qui forment le squelette du jeu. Je n’ai pas l’impression que ce sont les sujets favoris des G@M3RS. Cependant, le jeu fut d’une telle réussite que Lucas Pope put vivre de ses bénéfices jusqu’en 2018 et aussi jusqu’à la sortie d’Obra Dinn. La réussite est telle qu’un court-métrage russe paraît sur Steam et Youtube en 2018 par les réalisateurs Liliya Tkach et Nikita Ordynskiy.
The Return of the Obra Dinn est quant à lui un jeu d’enquêtes où vous incarnez un·e expert·e de la Compagnie britannique des Indes orientales chargé.e de retourner sur ce bateau, l'Obra Dinn, ayant fait naufrage après plusieurs tragiques événements. Vous êtes chargé·e alors de comprendre comment chacun des 60 passager·ères quittent ce monde. C’est donc en remontant dans le temps et en se faisant observateur discret à l’aide d’une montre à gousset magique et d’un registre plus que complet que vous devez déterminer qui est mort. Comment ? Par qui ? Quoi ? Comment ? Et où dans le bateau ?
Comme en témoignent les images des jeux, le joueur se balade principalement dans des nuances de gris où l'on ne sait véritablement qui joue. Est-ce le joueur qui, derrière son écran écrit son histoire et choisit le futur de chacun, ou est-ce plutôt Lucas Pope qui se joue de nous ?
Dans Papers, Please, vous avez une vingtaine de scénarios différents : 17 menant à un game over à cause de vous, de l'argent, du gouvernement ou de votre famille. Le seul game over véritable dans Obra Dinn est si, à force de prise de tête, vous décidez d’abandonner le navire et ne pouvez savoir qui est qui. Bien que ces deux jeux soient une véritable aventure, le déplacement reste fortement limité. Bloqué dans son poste-frontière, notre héros national nous fait ressentir ce besoin de sortir, de voir le monde autour. Seuls des titres de journaux nous font imaginer le monde extérieur : un paysage maussade vraisemblablement gris, les ravages de la guerre se faisant encore ressentir grâce à des descriptions plus que brèves. À bord de l’Obra Dinn, le déplacement est certes limité, mais reste possible sur les trois étages du bateau : le pont principal, le pont supérieur et le pont-batterie. En retraçant l’histoire du navire, ce n’est qu’une succession de morts qui défile devant vos yeux : des marins fusillés, des matelots déchiquetés et des gabiers écrasés par un chargement mal ficelé. Vous vous en douterez, mais la joie n’est pas le sentiment principal qui se dégage de ces jeux. Au contraire, la tristesse vagabonde hante ces murs. Un véritable sentiment de claustrophobie se développe au fur et à mesure des heures passées à inspecter.
Ces deux jeux nous poussent à faire un véritable travail d’enquête (directement sur le terrain). Tel le meilleur des agents de police, nous sommes soumis au contrôle d’identité tous les jours, à la recherche d'anomalies. La recherche de criminels notoires s’intensifie et notre vie ne devient que calvaire dans Papers, Please. Tel le meilleur fonctionnaire de police, nous sommes partie prenante de la politique du chiffre. Un cador de l’armée Arstotzke vient assez rapidement vous voir pour vous inciter à envoyer du monde en prison. Redevable, il vous rémunérera pour vos services. Enfin, tel le meilleur des policiers vous ne penserez qu’à votre condition bien assise et acceptez, car après tout, il faut bien améliorer votre équipement et votre foyer. Vous avez été choisi par ce bon état pour avoir ce poste, vous allez tout faire pour le lui rendre bien. N’est ce pas ?
Dans Obra Dinn, bien que vous soyez là aussi commissionné·e, c’est pour votre fonction d’expert·e en assurance. Bien que le commissionnaire ne vous révèle pas ses volontés, vous acceptez ce contrat et enquêtez sur le morbide essaim des passager·ères. Étant un des seuls rescapés, votre employeur souhaite faire évaluer la somme totale de la perte afin d’être remboursé par la Compagnie des Indes Orientales. Il doit aussi s’assurer qu’il n’est à l’origine d’aucunes des morts du navire.
Cependant, dans ces univers aussi froids que la Sibérie se dégage une lueur d’espoir. Des activistes souhaitent renverser le régime totalitaire confortablement installé en Arstotzka, sans connaître véritablement leurs volontés. L’Obra Dinn dans sa funeste destinée a pu épargner quelques âmes de passage sur ces planches. À l’image de McMillen (dont sa ludographie est développée dans le TACK - Osez) le bonheur ne ressort pas de ses œuvres, mais laisse cependant entrevoir un plaisir certain d’avancer pas à pas dans ces tragiques épisodes. Papers, Please et Return of the Obra Dinn subliment cependant un paradoxe vidéoludique : le joueur est en capacité de choisir ce que le créateur a au préalable décidé pour lui. Un paradoxe qui se développera dans l’article du mois prochain centré sur le travail de William Pugh et Davey Wreden : The Stanley Parable, un mod de Half-Life 2.