2023-11-08
LES ARCANES DE BRUME - Tome 1 : La Cartomancienne
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Marseille 1850. Pytha est une jeune mendiante livrée à elle-même. Elle ne peut compter sur rien d’autre que son intelligence jusqu’au jour où une vieille folle mourante lui lègue un mystérieux oracle… Rapidement, Py se découvre un merveilleux pouvoir : lire les cartes en passant dans un autre monde où elle distingue des formes qui dansent et évoluent au milieu des brumes. Mais la vieille l’a averti : les cartes attireront les convoitises et des personnes malveillantes tenteront de s’en emparer.
En effet, Py est enlevée par l’évêque Guibert, un religieux obsédé par l’occultisme. Toutefois, si leur relation débute dans la haine, ils s’apprivoisent progressivement. Malgré cette étrange amitié naissante, Py décide de poursuivre sa quête vers la mystérieuse femme au turban qui apparaît dans son avenir. De Viviers à Paris en passant par Lyon, Py embrasse son avenir en s’aidant des cartes pour guider son chemin.
Encore faut-il bien interpréter les présages, et se méfier du hasard qui aime bousculer le destin…
Le premier tome des Arcanes de Brume est sorti aux éditions Robert Lafont en mai 2023, ce premier ouvrage de Fanny Caldin nous a permis de l’interroger sur l’expérience vertigineuse de l’écriture d’un premier livre.
Comment on définit les limites de la relation qu’on entretient avec son premier personnage principal ? Est-ce que tu l’as laissé t’envahir ? Est-ce que tu arrives facilement à t’en détacher ?
Écrire le personnage de Pytha a d’abord été une rencontre. J’ai eu soudain cette image d’une jeune mendiante, rousse et dépenaillée, avec un grand sourire et un fort accent, comme si j’étais tombée sur elle par hasard – ce qui m’a peut-être inconsciemment inspiré le début du livre. Immédiatement, elle a été quelqu’un à part entière que je dissociais très facilement de moi parce que nous étions fondamentalement différentes. C’était une étrangère que j’allais pouvoir, et devoir, apprendre à connaître au fur et à mesure du récit. Certains de ses choix m’ont moi-même surprise ! Je devais surtout faire attention à sa cohérence, en particulier à un âge où l’on change tellement. Ce qui est sûr, c’est que j’avais tout le temps envie d’aller la retrouver.
L’aventure de Pytha s’apparente à une quête initiatique, as-tu toi aussi grandi avec elle ? Qu’as-tu appris de ton personnage et qu’a-t’ elle appris de toi ?
Je ne dirais pas que j’ai grandi avec elle, mais plutôt que grâce à elle, j’ai retrouvé un peu de ce que j’avais perdu de mon enfance. Pytha a le courage de conquérir son avenir, de dire ce qu’elle pense haut et fort et de se battre pour ses valeurs, elle est audacieuse, écoute ses instincts et ne laisse personne lui dicter son chemin ; travailler son personnage a été très inspirant. J’ai gagné en confiance en moi, j’ai essayé de retrouver ma voix et j’ai enfin eu le cran de tenter mon rêve et d’envoyer des manuscrits à des éditeurs.
Quant à ce que je lui ai transmis, je n’ai pas pu m’empêcher de lui donner mon amour des livres, qu’elle découvre dans ce premier tome et qui se développera dans la suite.
Ton univers repose sur l’art divinatoire de la cartomancie, comment as-tu été séduite par cette pratique ? Comment on s’imprègne des codes ou des vérités de cet univers pour qu’elles semblent plausibles et en même temps suffisamment originales pour s’approprier au récit ?
L’ésotérisme a toujours été présent dans ma vie, mais de très loin : par une grand-mère sourcière, un arrière-grand-père chiromancien et d’autres légendes familiales qu’on me racontait, petite. Mais quand j’ai acheté l’oracle Belline, ce n’était pas du tout pour me plonger à mon tour dans une pratique familiale, mais pour faire comme mes personnages de fantasy préféré.e.s. J’avais seulement envie de mettre un peu de magie dans ma vie, et il se trouve que je me suis prise au jeu plus que je ne le pensais ! L’exercice de la cartomancie, au fond, était très proche de ce que je faisais déjà en écrivant : lier des idées, trouver du sens et raconter une histoire…
Cette irruption de l’ésotérisme dans le réel, je l’ai vécue, et je voulais absolument la montrer dans le livre. C’est un roman de fantasy grâce au monde des brumes, qui est l’univers intérieur magique de Pytha, mais à part ça, toute l’histoire est possible. Ancrer l’aventure dans la réalité a été un défi, parce qu’il aurait été facile de montrer des sortilèges impressionnants ou des créatures fantastiques pour pimenter le récit, mais je voulais absolument rester dans le cadre de l’ésotérisme plutôt que de la magie. La divination existe bel et bien dans notre monde ; après, tout est question de savoir si l’on y croit ou pas.
Tu as choisi d’ancrer ton histoire dans une ville connue, facilement représentée par le lectorat qu’est Marseille, as-tu un attachement particulier à cette ville ? Quels sont les facilités et les difficultés liées au fait d’ancrer un récit fantaisiste dans un lieu réel ?
Excepté des aïeuls provençaux et un goût certain pour l’œuvre de Marcel Pagnol, je n’ai aucun attachement particulier pour Marseille. Avant d’y partir en repérage lors de l’écriture des Arcanes de Brume, je n’y étais même jamais allée ! Mais je tenais à ce que le récit passe par des villes emblématiques de l’histoire de la cartomancie, et je ne pouvais ignorer Marseille et son célèbre Tarot. C’est aussi pour cela que le récit se poursuit à Lyon, car c’était le siège des fabricants de cartes, les cartiers, puis dans d’autres endroits que je tairais ici…
Construire un récit de fantasy dans un lieu réel a été un exercice passionnant. J’ai adoré ce jeu de concilier les réalités historiques avec les fantaisies de mon imaginaire, d’autant que l’intrigue se déroulant au XIXème, j’avais beaucoup de liberté pour rendre compte de cette période à ma façon. N’étant pas historienne, je me suis aussi permise de contourner parfois la réalité au profit de l’intrigue ; en contrepartie, je n’avais accès qu’à des archives publiques et mes recherches n’ont pas toujours abouties sur des éléments aussi détaillés que je l’espérais. Je voulais aussi jouer sur les connaissances des lecteurs, qui se représentent d’autant mieux les passages que j’ai entièrement inventés lorsque le reste du décor leur est familier. Comme pour tout le reste du roman, le réel a été un tremplin pour l’imaginaire.
Dans les séries qui suivent le processus créatif d’auteurs, le cliché veut que le second opus soit difficile à écrire, est-ce aussi ton cas pour la suite ? Comment dépasser la peur de gâcher ?
Si j’avais eu conscience de ce cliché, j’aurais peut-être réfléchi à deux fois avant de me lancer dans une trilogie pour ma première publication ; heureusement, je ne le savais pas à l’époque et je découvre seulement aujourd’hui combien c’est vrai !
Tout est différent lorsqu’on continue une intrigue qui existe déjà : il faut rester fidèle au premier tome tout en s’en détachant pour proposer de nouveaux rebondissements, garder le même rythme, si ce n’est l’accélérer, et répondre aux attentes des lecteurs et des éditeurs mais sans jamais perdre de vue notre plaisir d’écriture, malgré la pression.
La pression qu’on nous met et qu’on se met est, elle aussi, sans commune mesure : pendant presque deux ans, j’ai écrit La Cartomancienne, d’abord pour moi, comme toutes mes autres histoires, puis avec l’envie de tenter ma chance dans le vrai monde de l’édition. Je n’étais personne et personne n’attendait mon manuscrit. Aujourd’hui, tout a changé, je n’ai plus le choix d’écrire la suite et j’ai envie qu’elle soit encore meilleure. Et c’est à la fois bouleversant, terrifiant et merveilleux. Je ne regrette rien évidemment, mais c’est sûr que la peur de ne pas être à la hauteur est une nouvelle découverte que je n’avais pas anticipée !
« Parfois, certaines vérités sont trop graves pour vivre sur la page, ou dans une chanson, ou dans un cœur. Alors la métaphore peut créer une distance miséricordieuse par rapport à la cruelle idée, ou l’ineffable vérité, et lui permettre d’exister en nous comme une forme de lueur poétique, comme une œuvre d’art. »
© Nick Cave, The Red Hand Files.
Sur son blog The Red Hand Files, des exercices de style, des poèmes, une prose riche et foisonnante qui fait écho à son travail d’auteur et à son évolution au fil des décennies, toujours en réponse à des questions sur la vie, la foi, l’espoir, le divin, le mystique, l’art, et surtout l’amour qu’il porte à toutes ces choses résolument indissociables de sa musique. Ce sont ces mêmes sujet qu’il aborde en évoquant le processus de création de son dernier album dans le documentaire d’Andrew Dominik sorti en 2022, This much I know to be true, et dans son tout récent ouvrage biographique écrit en collaboration avec Sean O’Hagan, Faith, Hope, and Carnage.
En définitive, les confessions de Cave à ses fans, tant sur son blog que par des moyens aussi variés que la musique, la littérature ou le cinéma, creusent encore cette dimension quasi-religieuse de son rapport au public et à l’art en général, et tendent à laisser penser qu’il dévoile peut-être, finalement, un peu plus de l’homme et un peu moins de l’artiste. Mais dans le cas présent, les deux sont-ils réellement indissociables ?