2024-01-01
Le chant du loup - Namor : Voyage au fond des mers
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Esad Ribic et Peter Milligan nous entraînent dans un huis-clos oppressant au cœur des océans.
Lorsque Jules Verne propose à son éditeur la publication de Vingt Milles Lieues sous les mers, il motive son engouement au cours de sa correspondance épistolaire : “Je travaille avec rage. Il m'est venu une bonne idée qui naît bien du sujet. Il faut que cet inconnu n'ait plus aucun rapport avec l'humanité dont il s'est séparé. Il n'est plus sur terre, il se passe de la terre. La mer lui suffit [...] Je crois que cette situation "absolue" donnera beaucoup de relief à l'ouvrage.” 60 ans plus tard, le dessinateur et scénariste Bill Everett introduit Namor, le Prince des mers, dans le comic book Motion Picture Funnies Weekly en avril 1939. À l’instar du capitaine Némo, celui-ci est parfois présenté comme un terroriste isolationniste et partage une aversion profonde pour l’humanité, une androphobie ancrée dans sa volonté de protéger les profondeurs, quitte à en devenir un anti-héros vio lent et un antagoniste aux justiciers de l’univers Marvel. Le Submariner est un personnage unique, précurseur d’une typologie de protagonistes moralement ambigus, à une période où les bandes-dessinées américaines n’étaient qu’à leurs premiers balbutiements narratifs. Ce postulat oriente grandement la caractérisation de Namor dans l’ouvrage éponyme scénarisé par Peter Milligan, où le souverain de l’Atlantide devient une menace indicible, un croque-mitaine irréel associé aux légendes urbaines, qui insuffle l’effroi au sein de l’équipage d’un sous-marin parti en expédition au fond des océans.
Plongez dans la gueule du loup
Le roman graphique débute dans les années 50 avec Randolph Stein, un scientifique rationaliste se lançant dans la démystification des légendes. Après avoir enquêté sur l'abominable homme des neiges, il s’engage pour une expédition visant à prouver que l'Atlantide n'est qu'une illusion. Lecteurs et lectrices embarquent avec ce “grand démystificateur” à bord d’un submersible pour la Fosse des Mariannes. Un groupe d’intrépides sous-mariniers accompagne le Dr. Stein dans cette plongée au cœur des “eaux noires”. Les spéculations se succèdent parmi l'équipage, où les théories d’espionnage communiste se conjuguent avec l’évocation de monstres marins fantasmagoriques. Cependant, le scénario prend une tournure inattendue, éloignant le protagoniste du statut de héros classique pour explorer les méandres psychologiques d'un homme confronté à des forces inexpliquées. Milligan, maître d'une narration efficace, délaisse le traditionalisme des récits de super-héros pour plonger dans un thriller psychologique. À l'instar des œuvres de H.P. Lovecraft, Voyage au fond des mers joue avec le doute, instillant l'angoisse dans l'esprit cartésien du Dr. Stein. L'idée même de l'Atlantide et de Namor se transforme en un véritable piège, révélant une réalité plus sombre que le protagoniste refuse d'accepter, au point de le tourmenter de manière incessante comme une addiction malsaine. L'enfermement dans le sous-marin devient le reflet métaphorique de l'âme humaine, où les croyances rationnelles vacillent face à l'inexplicable. Le malaise grandit dans l'esprit du scientifique, opposé à ses propres errements et à une culpabilité insondable. Les limites de la science et du rationnel sont confrontées à l'inconnu.
“L’océan insondable des vérités encore inconnues s’étend devant moi”
Esad Ribic, avec son style artistique unique, renforce cette peur claustrophobique, capturant la noirceur des bas-fonds avec un travail saisissant sur le clair-obscur. Chaque case est une fenêtre sur les mystères cryptiques du récit, créant un ensemble visuel à couper le souffle. Les planches pastel et texturées de l'œuvre traduisent parfaitement l’aspect poisseux des méandres de l’océan. Chaque page est une plongée dans l'inconnu, où les ombres et les éclairages subtils contribuent à l'atmosphère angoissante, jusqu’au découpage offrant des portraits très serrés des protagonistes, comme pour renforcer le sentiment d’enfermement dans ce sous-marin devenu tombeau. Ribic se réinvente continuellement, révélant la folie grandissante de l'équipage explorant les abîmes pour démystifier l'incompréhensible. L'illustrateur dévoile ici son talent à convoquer l’imaginaire visuel de l’horreur, Namor est représenté systématiquement dans la pénombre, tel un chasseur toisant sa proie. Ses yeux blancs perçants et ses dents acérées composent l’essentiel de la signature graphique du personnage, soulignant son aspect monstrueux. Ainsi, Namor : Voyage au fond des mers n'est pas simplement une plongée graphique, mais une immersion mentale dans les profondeurs abyssales, où le piège se referme non seulement sur les personnages mais aussi sur les certitudes des lecteurs et des lectrices.
Une œuvre captivante qui transcende les limites du genre super-héroïque pour explorer les abysses de l'humanité.