2024-02-01
Larmes
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Quelqu’un m’a un jour dit de me méfier des miroirs. J’étais un gamin à l’époque, et bien que je n’en saisisse pas le sens le conseil est resté avec moi. Je ne sais pas si c’était sérieux. Les mots sont compliqués à interprêter, les gens aussi d’ailleurs. Peut-être était-ce une énième moquerie. Peut-être me suis-je fait avoir encore une fois. Il n’empêche que j’ai écouté. Seulement, comment se méfier d’une chose lorsqu’on n’en connait pas les dangers ? Ainsi, tout au long de ma vie, j’ai détourné les yeux face aux miroirs. Si je les ignorais, ils ne pourraient pas me faire de mal. Mais voilà, on ne peut fuir son reflet éternellement.
Me voici dans ce couloir, devant cette glace, à contempler la personne que je suis devenue. Chaque détail de ce visage est une abomination. Chaque ride, un regret. Elles forment des rigoles pour mes larmes qui dévalent mes joues en diagonale. Je n’ai pas seulement passé ma vie à fuir les miroirs. J’ai tout fui. Comment se méfier d’une chose lorsqu’on n’en connaît pas les dangers ? Des conneries tout ça. Un homme, ça les affronte les dangers.
Je maudis le jour où on m’a donné ce conseil. Je maudis ma naïveté, elle qui m’a tout coûté. Ce reflet m’est insupportable mais je ne peux détourner les yeux. Ils sont trop longtemps restés entrouverts, tout juste assez pour voir où je mettais les pieds.
J’aurais pu me lamenter sur mon sort jusqu’à en mourir, mais un détail attire mon attention. Ce n’est pas le fait que mes larmes s’étaient arrêtées de couler et remontaient maintenant le long de mes joues qui me surprend. Non, je suis fasciné par la facilité avec laquelle elle effectuent leur chemin vers mes yeux. Ma peau ne forme plus aucun obstacle. Plus de bosse, plus de creux, juste deux joues lisses légèrement rosées. Je reconnais à peine le petit garçon qui me regarde à travers le miroir. Il me faut quelques instants pour le reconnaître. Je ne pensais pas le revoir un jour. Lui, au contraire, semble savoir parfaitement qui je suis. Ses yeux s’équarquillent lentement à ma vue. Ses mains se posent sur le miroir, sa bouche se déforme en un cri silencieux. Il me fait un peu peur alors je détourne le regard, comme je l’ai toujours fait.
L’enfant frappe maintenant ses poings contre la vitre. Je lui dis : c’est trop tard gamin. C’est trop tard. On ne peux plus rien faire pour nous. Ce monde n’est pas fait pour nous. Ou alors plus probablement, je ne suis pas fait pour lui. Il hurle, pleure, frappe encore et encore, mais aucun son ne me parvient. Dans un élan de désespoir, le môme joint ses mains et donne un dernier coup.
Un liquide chaud goutte sur mes pieds. Je baisse les yeux vers mes mains, elles sont en sang. Des débris de verre ressortent de mes doigts tailladés. A travers ce qu’il reste du miroir, le visage d’un vieillard me contemple.