La Vénus Lacérée : voir l’histoire de l’art par le prisme du vandalisme | TACK

2024-04-01

La Vénus Lacérée : voir l’histoire de l’art par le prisme du vandalisme

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S’attaquer à des œuvres d’art comme moyen de protestation, ça ne date pas d’aujourd’hui. Cette méthode, qui aujourd’hui fait beaucoup parler d’elle notamment à travers les réseaux sociaux, est en réalité bien plus ancienne. 

 

Février 2024

 

L’action de vandalisme d’art la plus récente au moment où j’écris : deux citoyennes engagées avec la pour la cause écologiste “Riposte alimentaire” ont aspergé de soupe le tableau Le Printemps de Monet à Lyon. Même collectif, même action : un mois auparavant sur La Joconde au Louvre afin de promouvoir “le droit à une alimentation saine et durable”. 

 

Mai 2022

 

Le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci avait déjà été ciblé d’une tarte à la crème. 

 

Octobre 2022

 

Les Tournesols de Van Gogh sont aspergés de soupe à la tomate par le collectif Just Stop Oil. Mais pourquoi cette action qui semble absurde ? Et bien afin de dénoncer l’usage des hydrocarbures par les grandes entreprises qui polluent la planète. En ciblant cette œuvre si emblématique, le collectif sait très bien que cette action va faire parler et c’est bien ça le but. Les militant.es diront même

 

“Qu’est-ce qui vaut le plus, l’art ou la vie ?”. 

 

Novembre 2023

 

Rebelote, cette fois-ci c’est le tableau La Vénus au miroir de Diego Vélasquez qui est ciblé. Iels déclarent avoir choisi la toile à cause de son rôle dans l'histoire des suffragettes : “Ce n'est pas en votant que les femmes ont obtenu le droit de vote. C'est le temps des gestes, non des déclarations”.  Ces protestations, retentissant dans les médias actuels et s’érigeant comme des initiatives de révoltes, sont en réalité symboliques et suivent les traces du passé.

L’histoire de l’art est peuplée de nombreux actes militants de dégradations à d’autres échelles, parfois absurdes, futiles ou loufoques. 

Car oui, en réalité, ces actions remontent à plus de cent ans. 

 

1977

 

Pour l’anecdote : Ruth van Herpen, embrasse une peinture de Jo Baer en y laissant du rouge à lèvres afin d’égayer ce tableau “froid” à son goût. 

 

10 mars 1914

 

La Vénus au miroir de Diego Vélasquez est vandalisée pour la première fois. La suffragette Mary Richardson s’introduit au National Gallery de Londres et lacère l’huile sur toile de sept coups de hachoir. Afin de comprendre pourquoi cette œuvre en particulier est ciblée à plusieurs reprises, il faut faire un zoom sur son histoire. Ce tableau est une peinture mythologique de nu datant de 1651 représentant la déesse Vénus de dos, dans une pose lascive allongée sur un lit et se regardant dans un miroir tenu par son fils Cupidon. Cette action de vandalisme a secoué l’époque car la suffragette s’est attaquée à un tableau très sacralisé de son temps. D’une certaine façon, Mary Richardson critique la contemplation de déesse romaine de l’amour et de la beauté, image de la femme passive perçue à travers le regard masculin. À l’époque de Vélasquez, les vanités représentant des femmes très belles (et très jeunes) en train de se regarder dans un miroir étaient populaires et symbolisaient la  tentation piégeuse de la beauté éphémère des femmes. John Berger, dans Ways of Seeing dit “le miroir a souvent été utilisé comme symbole de la vanité féminine, toutefois ce genre de moralisme est des plus hypocrites... Vous peignez une femme nue car vous aimez la regarder, vous lui mettez un miroir dans la main et vous intitulez le tableau “vanité” et ce faisant, vous condamnez moralement la femme dont vous avez dépeint la nudité pour votre propre plaisir”. Chez Virginia Woolf : “Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l'homme deux fois plus grande que nature”.

 

Après avoir endommagé la zone entre les deux épaules de Vénus à coup de hachoir, Mary Richardson est arrêtée et condamnée à six mois de prison. La jeune femme revendique cette attaque au nom d’Emmeline Pankhurst (figure influente dans le mouvement des suffragettes) et dit : “J'ai essayé de détruire l'image de la plus belle femme de la mythologie pour protester contre le gouvernement qui détruit Mrs Pankhurst, qui est le plus beau personnage de l'Histoire moderne”. Dans une interview de 1952, elle ajoute qu'elle “n'aimait pas la façon dont les visiteurs masculins regardaient [la peinture] bouche bée toute la journée”. Ainsi, la Vénus lacérée deviendra le symbole des militantes d’Angleterre au temps où les femmes n’avaient pas le droit de vote. Cette action de vandalisme de violence sur les corps dans l’art comme outil militant permit d’attirer l’attention sur cette lutte. 

Ces formes de résistance civile par l’art, ayant eu des répercussions en faveur de leur cause ou non, font parler notamment de nos jours avec la republication en masse sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, les dégradations sur des tableaux considérés comme des chefs-d’œuvre par le grand public sont rares car ceux-ci sont protégés par des vitres. Il demeure tout de même intéressant de voir l’histoire de l’art sous le prisme du vandalisme pour voir l’évolution des mœurs et revendications au fil des époques.

 

En effet, ces rebelles, ces mauvaises graines qui s’attaquent à l’art, ciblent essentiellement, par la nature de leurs actes, un patrimoine très sacralisé. Se révolter contre la vision des hommes sur le corps des femmes à travers l’art, s’attaquer à des grandes entreprises en se faisant un nom par le biais des médias ou revendiquer un accès à alimentation plus juste c’est là tous les enjeux de ces actions. Ce n’est pas l’artiste dans sa personne qui est visé mais une cause plus large qui le dépasse. Dans le cas de Vélasquez, c’est la représentation mythologique et idéaliste et femmes qui est critiquée, alors que celles-ci n’ont même pas le droit de vote à l’époque. En ce qui concerne Les Tournesols, c’est leur importance dans l’affectif et dans la mémoire collective qui est visée. La peur viscérale que ces témoins de l’histoire de l’art soient détruits fait parler et c’est le but des auteur.es. C’est le beau qui est directement visé, un concept qui semble nous dépasser et qui nous tient à cœur au point d’en parler à travers les réseaux sociaux. Ici, l’art est ciblé afin d’obtenir de la visibilité. 

 

Viser les chefs-d’œuvre d’une culture populaire commune touche le patrimoine artistique de plein fouet et représente un moyen de revendiquer une cause aussi emblématique ou frivole soit-elle.