2023-07-05
L'HUMBLE BIC : le stylo à l’honneur
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C’est dans les chais du château de Ferrand à Saint-Emilion que les curieux trouveront jusqu’au 31 Août 2023 une exposition exceptionnelle, dans un lieu inédit. Née d’un dialogue entre le château et le musée de la Création Franche de Bègles, cette exposition met à l’honneur des créations, issues des collections du musée, réalisées entièrement, ou en partie, à l’aide d’un stylo à bille.
Le lancement du stylo BIC® Cristal® a lieu en 1950 grâce au Baron Marcel Bich, père de Pauline Bich Chandon-Moët aujourd’hui à la tête du domaine avec son mari Philippe Chandon-Moët. Plus tard, la famille prend peu à peu conscience de la fonction du stylo comme technique nouvelle pour la création artistique. C’est ainsi qu’elle commence à former une collection inédite d’œuvres ayant recours à l’utilisation du stylo BIC® et qui rassemble aujourd’hui près de 200 créations. Quelques-unes sont directement exposées à l’intérieur des murs du château.
1945 est considérée comme l’année de naissance de « l’art brut » comme « des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique […] l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ces phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions » : une définition construite par Jean Dubuffet et publiée dans le manifeste que constitue le premier catalogue d’exposition en 1949.
Chez les auteurs d’art brut, le recours au stylo à bille est très courant. Objet du quotidien des plus banals, dès les bancs d’école, il est même devenu comme un réflexe. Le musée de la Création Franche recense près de 20 000 œuvres d’art brut et arts apparentés, dont environ 1200 créations sont réalisées à l’aide d’un stylo à bille. Fondé en 1989, les termes de « création franche » sont justifiés après que le musée de Lausanne, qui accueille les collections de Jean Dubuffet, se soit approprié l’expression « art brut ». A Bègles, on parle de « créateurs insoumis ».
Mais cette notion d’art brut, aussi « pure » ou « brute » qu’elle puisse être, connaît aussi ses limites. Continuellement en mouvement, elle soulève des débats et des réflexions longues. Elle remet en question, par son existence même, sa présence sur le marché de l’art et son institutionnalisation. Dans les deux cas, l’intervention d’une personne tierce est nécessaire.
Une chose est certaine, la visite conduit à un sentiment commun pour ceux et celles qui y prêtent attention : la nécessité de créer. La nécessité de faire sortir ses émotions, son mal-être, soi. Selon les auteurs, la couleur prend plus ou moins le pas sur la forme, et inversement. L’intensité varie au même rythme que l’humeur. La force ou son contraire expriment sur le support plus que l’auteur ne pourrait par la voix. L’action de faire sortir ces pensées par la création artistique apparaît comme une langue à part, pourtant universelle.
Une telle exposition, qui joue avec les frontières de l’art et de ses définitions, soulève inévitablement des questions existentielles pour l’histoire de l’art : qu’est-ce que l’art et comment le définir ? Peut-il exister une conception qui soit universelle de l’art, ou au contraire chacun est-il libre de se positionner selon sa penser, et seulement la sienne ?
L’art brut : alors, qui fait l’œuvre d’art ?
Un art pur, vierge de toute influence ou culture : c’est ce que recherche Dubuffet. Une forme d’absolu. De par sa méconnaissance de l’histoire de l’art et de ses codes picturaux, l’auteur d’art brut en transgresse les codes, accédant à une forme de création véritable. Idéaliste, Dubuffet rêve de l’art brut en tant que pratique révolutionnaire et subversive, questionnant le rapport des artistes et de leur public à la culture et à la société.
Motivé par un besoin impérieux, insensible au regard d’un public qu’il ne cherche pas à atteindre, l’auteur d’art brut travaille “à partir de ses propres impulsions” et n’a pas le souci d’être artiste. Il ne communique pas. N’a pas non plus le désir de vendre ses œuvres, auxquelles il n’accorde d’ailleurs aucune valeur, esthétique ou financière. L’art brut en fait, c’est avant tout son auteur, sélectionné à l’origine par Dubuffet, aujourd’hui par son public. Alors qui fait l’œuvre d’art?