2024-11-07
FIFIB 2024 : Retour sur une édition entre imaginaire et réel
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La 13e édition du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux 2024 a encore marqué de son empreinte le mois d’octobre girondin. Placé sous le thème de la « désobéissance », le FIFIB nous pose deux questions : « À l’heure où les rapports de dominations semblent se fissurer, où les puissants semblent nous dire “après nous le chaos”, que peuvent les films ? Si le cinéma de patrimoine et les blockbusters regorgent de figures héroïques, qu’en est-il de la nouvelle génération de cinéastes qui vit maintenant la dystopie dans la vraie vie ? » Derrière ces interrogations se cache une volonté de transgresser et de faire découvrir des œuvres toujours plus impactantes et audacieuses. Le festival nous embarque donc dans une semaine riche en impertinence et en émotions, entre le déjanté Aimer Perdre, l’horrifique The Substance, le glacial À marée haute. Comme toujours, l’indépendance est la part belle de ces journées passées entre l’UGC Ciné Cité Bordeaux, l’Utopia, la Bibliothèque Mériadeck et la Cour Mably. Et une volonté prédomine : « partager des films qui pansent nos plaies dans l’imaginaire et nous donnent du courage dans le réel »
Les compétitions rythment les six jours du FIFIB. Cette année, le jury longs métrages était composé de l’acteur Erwan Kepoa Falé (Eat the night), de l’humoriste et comédienne Nora Hamzawi (Les pistolets en plastique, Le tableau volé) et du réalisateur Karim Moussaoui (En attendant les hirondelles, L’effacement). Le jury Contrebande et courts métrages était quant à lui composé de la réalisatrice Emma Benestan (Fragile, Animale), de la comédienne Ella Rumpf, lauréate du César de la révélation féminine en 2024 pour le film Le Théorème de Marguerite, et de l’artiste-chercheuse et cinéaste Gala Hernandez Lopez (La mécanique des fluides). Les lauréats de la Compétition longs métrages, de la Compétition Contrebande et de la Compétition courts métrages repartent avec le volcan du FIFIB, une création de l’artiste Claro Lim.
Après avoir exploré de nombreux films en 2023, TACK revient pour cette 13e édition du FIFIB. Nous avons découvert tout au long de la semaine plusieurs œuvres distribuées dans les différentes catégories et compétitions du festival. Notre objectif est de vous partager nos ressentis à l’issue de la projection des films et d’évoquer les thématiques sous-jacentes qui s’y sont dégagées.
Désormais, vous savez tout, alors bonne lecture !
Le compte-rendu du FIFIB 2024
AIMER PERDRE de Lenny et Harpo Guit (86 mins) en Compétition internationale longs métrages - avec Marie Cavalier-Bazan, Catherine Ringer, Melvil Poupaud.
L’histoire : Armande Pigeon est une reine de l’entourloupe. À Bruxelles, elle a du mal à joindre les deux bouts parce qu’elle parie sur tout et n’importe quoi, et finit toujours du mauvais côté de la chance.
Rythme effréné, montage à 1000 heures, ambiance barrée, acteurs surexcités, décors kitchs, photographie pop, pointe d’émotions, tel est le cocktail explosif d’Aimer Perdre, deuxième long-métrage des frères Guit après Fils de plouc sorti en 2021. Du début à la fin, tout est chaotique. Cette comédie caustique, frontale, déjantée, pousse les curseurs de l'absurdité à son paroxysme. Plus vitaminé encore qu’un film de Quentin Dupieux, Aimer Perdre surprend et expérimente malgré son petit budget, comme durant la scène du casino où le smartphone remplace la caméra pour créer un sentiment d’immersion. Le film est constamment en mouvement afin de nous embarquer dans ce trip surréaliste. Armande Pigeon (Marie Cavalier-Bazan), véritable cleptomane, accro aux jeux d’argent, est un personnage à la personnalité ambivalente. Tantôt attachante, tantôt détestable, elle nous amène dans une aventure à la contrée de la folie où tous les coups sont permis pour subsister. C’est un film du cœur, où la bonne humeur du tournage se retranscrit à l’écran. Tout fonctionne, avec une mention spéciale pour la prestation de Catherine Ringer en propriétaire fouettarde. Surtout, le film met en scène ceux qu’on appelle les laissés-pour-compte, les débrouillards, sans jamais porter de jugement de valeur. Il montre les difficultés des jeunes adultes dans un monde qui ne veut pas d’eux. Aimer Perdre est un projet singulier et humain qui vous fera rire par son extravagance et son jusqu'au-boutisme. Les frères Guit s’imposent comme une des attractions actuelles du paysage cinématographique francophone. On a également hâte de revoir la bluffante Marie Cavalier-Bazan !
💗 Gros coup de cœur.
DES HOMMES DÉSINTÉRESSÉS de François Robic (70 mins) en Compétition Contrebande (cette compétition se focalise sur les films qui se font en dehors des règles classiques de financement).
L’histoire : Été 2013, Ariège, une jeune femme a disparu. Sa voiture est retrouvée sur un parking de haute montagne, une enquête s’ensuit pendant cinq années. Le dossier est finalement clôturé, faute de résultats jugés concluants. Dix ans plus tard, au milieu du silence, contre l’oubli, certains continuent de chercher.
Des hommes désintéressés décide de montrer l’enquête policière sur la disparition en 2013 de la randonneuse Julie Michel sous un autre angle, de manière plus intimiste et humaine. Bien loin du sensationnalisme et du surdosage numérique des documentaires des grandes plateformes de streaming, notamment Netflix, cette approche intérieure interroge davantage les lieux, le climat, les gens, les bruits, les silences. En somme, le véritable.
Des hommes désintéressés met la lumière sur les enquêteurs bénévoles de cette affaire où règnent encore des zones d’ombre. David parcourt les montagnes et les forêts ariégeoises à la poursuite du moindre indice depuis sept ans. Il est en contact direct avec Betty, la mère de Julie. Il symbolise le dernier espoir d’une quête sans fin. Le jeune réalisateur prend le temps de raconter, de dialoguer, de partager avec chacun des protagonistes de ce fait divers devenu histoire. C’est un film d’immersion, où les montagnes représentent des personnages à part entière. Elles sont en arrière-plan, filmées en quatre tiers, prêtes à tout engloutir. Des hommes désintéressés articule son propos entre le récit de l’intime et le récit de l’enquête. Derrière les visages de chacun se cachent des émotions. François Robic filme ces craquements, comme lorsque la meilleure amie de Julie Michel se met à douter d’elle-même et de sa relation avec la disparue.
François Robic a réalisé ce documentaire dans le cadre d’une thèse de recherche création passée à La Fémis. Avec ce projet, il n’oublie jamais son médium, en développant des intentions cinématographiques passionnantes, entre une image soignée, une photographie picturale, des jeux de lumière et de couleur constants. Rarement la forêt n’aura été filmée de cette manière-là, surtout dans une œuvre narrant la disparition d’une personne. Loin de la fiction et d’une approche voyeuriste, Des hommes désintéressés déroule un récit en dehors des clous médiatiques, en choisissant le portrait à la machine fantasmagorique.
François Robic vient de terminer l’écriture d’un long-métrage de fiction intitulé Le Royaume des aveugles. La production devrait commencer au printemps 2025, à notre plus grand plaisir.
L’EFFACEMENT de Karim Moussaoui (91 min) en Avant-première coup de coeur fiction - avec Sammy Lechea, Zar Amir, Hamid Amirouche, Djalila Kadi-Hanifi, Idir Chender
L’histoire : Réda vit chez ses parents dans un quartier d’Alger. Il occupe un poste dans la plus grande entreprise d’hydrocarbures du pays dirigée par son père, un homme froid et autoritaire. Sous tous ces vernis apparents, Réda dissimule un mal-être profond. Rapidement, le reflet de Réda disparaît du miroir…
Le nouveau film de Karim Moussaoui est un brûlot sur l’influence paternelle et l’héritage psychologique. La psychogénéalogie est une mémoire consciente ou inconsciente qui se transmet de génération en génération et qui constitue les fondations de qui on est. Le personnage de Réda, froid et violent, s’inscrit dans un projet paternel qui ne cesse jamais d’être ambitieux. Dans tous ses faits et gestes, le père est en arrière-plan. Même quand il est absent, il est irrémédiablement là. Le reflet de Réda commence alors à s’effacer… S’ensuit une descente aux Enfers où le pire de son être ressort. Un film bluffant où Réda n’est pas qu’un simple personnage détestable, mais une victime de son conditionnement psychologique et familial. Un glissement terrifiant où l’espoir est tout le temps anéanti.
💗 Gros coup de cœur.
LA DÉPOSITION de Claudia Marschal (92 mins) en Avant-première coup de coeur documentaire
L’histoire : 1993. Emmanuel croit trouver un refuge auprès de Hubert, le curé de son village en Alsace. Mais un après-midi pluvieux, Emmanuel ressort du presbytère après avoir juré de ne jamais raconter ce qui s’y est passé. Trente ans plus tard, Emmanuel se souvient de ce jour.
La déposition est le cri du cœur d’Emmanuel. Le film documentaire, réalisé par sa cousine, montre comment la voix d’un enfant fut étouffée par les carcans sociétaux et religieux des années 90. Emmanuel ne dépose pas seulement son audition à la gendarmerie, il dépose également son récit, son témoignage, sa douleur aux yeux de tous. Depuis des années, la parole sur les abus de l’Église se libère tant bien que mal. Mais La déposition montre que la justice est un combat, et que cette même justice est imparfaite. Claudia Marschal aborde sans détour la révolte et les doutes d’un homme sur sa propre croyance. Emmanuel cherche à se souvenir d’un traumatisme morcelé. Ce discours du réel nous laisse sans voix. Le film montre également la relation dégradée d’un fils et d’un père, et comment cette dernière se reconstruit au fur et à mesure des démarches. Le père rumine son propre silence, sa honte, sa colère. On comprend sa détresse en reflet aux yeux insurgés de son fils. La déposition est une quête de vérité, de justice, de rédemption. Un film puissant et nécessaire.
AMELIA STARLIGHT de Laura Thomassaint (21 mins) en Compétition française courts métrages - avec Emmanuelle Béart, Antonia Buresi, Mathilde Forget, Nans Laborde-Jourdàa
L’histoire : Amelia Starlight, figure de la chanson française, va mourir. Plus d’une quinzaine d’années se sont écoulées depuis que la chanteuse s’est brutalement retirée loin des plateaux télé et des salles de concerts. Ce soir, dans le célèbre talk-show de Danielle Villard, la France la retrouve pour un direct tout à fait spécial…
Laura Thomassaint présente Amelia Starlight, un court-métrage de qualité mettant en scène la trop rare Emmanuelle Béart. Dans une sorte de mise en abîme troublante, l’histoire nous présente la confrontation implacable de l’artiste face à la mort, l’image laissée à l’aune du crépuscule. Amelia Starlight fige le temps et le questionne. La jeune réalisatrice expose constamment Emmanuelle Béart comme la lumière incarnée par son personnage. Pour retranscrire l’aura d’Amelia, elle s’inspire de grandes stars, des figures du réel au destin tragique comme la chanteuse Dalida :
« Il y a une séquence de télévision que j’aime beaucoup de 68 où Dalida est interrogée. C’est son grand retour à la télévision après sa première tentative de suicide. Elle est avec un journaliste de l’époque, dans un salon, assis face-à-face, comme s’ils étaient chez vous. Il lui remémore un concours de chant auquel elle a participé avec un de ses amoureux, Luigi Tenco. Ce dernier a perdu le concours de chant et mis fin à ses jours le soir-même. Dalida, elle, a été ovationnée et le trouve mort en rentrant dans sa chambre d’hôtel. Le journaliste, avec pas mal d'intrusions, lui re-raconte ce moment, en lui disant “vous avez été beaucoup affecté par ce moment-là de votre vie, c’est un moment un peu fondateur” et lui passe la chanson que Dalida a composée en forme d’hommage [à Luigi Tenco]. On voit Dalida pleurer et dire : “Je peux la chanter, je peux la chanter, je ne veux surtout pas l’écouter, surtout pas l’écouter”. Les larmes coulent et le journaliste n’arrête pas du tout la diffusion de la chanson. C’est assez effroyable, et à la fois, c’est un moment presque de fiction tellement on va chercher loin la vérité de quelqu'un. Moi, j’ai eu envie de fabriquer le geste inverse, c’est-à-dire qu’Amelia Starlight puisse, elle, décider de ce qu’elle voulait montrer, qu’elle ait le pouvoir sur cet outil de la télévision. Je n’avais pas la même position que pour l’interview de Dalida. »
Un court-métrage efficace, en forme de flèche, qui manque toutefois d’épaisseur pour pleinement comprendre la mythologie d’Amelia. La réalisatrice travaille actuellement sur la production de son premier long-métrage qui sera l’occasion de découvrir plus en profondeur son travail, déjà très prometteur. Le film a reçu la mention spéciale du jury de la compétition française court métrage.
À MARÉE HAUTE de Camille Fleury (30 mins) en Compétition française courts métrages - avec Luna Hô Poumey, Maxime Roy
L’histoire : Pour Maya, 14 ans, le mois d’août en famille rime avec ennui et frustration. Avec l’arrivée de son oncle Jean, naît l’espoir d’une liberté nouvelle.
À marée haute est le genre de film qui vous paralyse le corps, jusqu’à vous attraper la gorge et ne jamais relâcher son étreinte. Camille Fleury livre une histoire étouffante qui s’étend sur son personnage principal par vagues, avant de l’engloutir, à marée haute. Un choc, brillamment interprété et mis en scène.
💗Coup de cœur.
THE SUBSTANCE de Coralie Fargeat (140 mins) en Focus Coralie Fargeat - avec Demi Moore, Margaret Qualley, Dennis Quaid
L’histoire : Avez-vous déjà rêvé d’une meilleure version de vous-même ? Vous devriez essayer THE SUBSTANCE.
The Substance est le choc de cette édition du FIFIB 2024. Mix d’horreur, de science-fiction, de comédie satirique, le deuxième long-métrage de Coralie Fargeat explose tout sur son passage dans un déferlement organique, joué à la perfection par le duo Moore-Qualley. Un film qui tache. Beaucoup. Vraiment beaucoup.
La critique complète est à retrouver sur notre site Internet
LEURS ENFANTS APRÈS EUX de Ludovic et Zoran Boukherma (110 mins) en Avant-première coup de coeur fiction - avec Paul Kircher, Angelina Woreth, Sayyid El Alami, Gilles Lellouche, Ludivine Sagnier
L’histoire : Août 92. Anthony, quatorze ans, s’ennuie ferme dans une vallée perdue de l’Est. Un après-midi de canicule au bord du lac, il rencontre Stéphanie. Il emprunte la moto de son père pour la rejoindre et sa vie bascule.
Il manque des bouts d’histoire pour pleinement apprécier l’adaptation du roman éponyme de Nicolas Mathieu sorti en 2018 aux éditions Actes Sud. Bien qu’envoûtant et brûlant, Leurs enfants après eux, version cinéma, souffre de son récit morcelé. Certains personnages, comme Hacine (Sayyid El Alami) ou la mère d'Anthony (Ludivine Sagnier), certes passionnants, ne sont pas suffisamment développés et manquent de corps. Des pans d’histoire sont supprimés, comme le retour de Hacine au « bled », au Maroc, au profit de l’exposition d’Anthony (Paul Kircher), devenu personnage principal d’une œuvre au départ choral. Par conséquent, les décisions et comportements de certains personnages apparaissent par moment incompréhensibles, ou seulement suggérés par un détail perdu au milieu d’autres détails. Le personnage du père, joué magistralement par Gilles Lellouche, est peut-être le plus intéressant et prenant du film, mais à nouveau, la disparité de ses scènes ne permet pas de pleinement saisir sa psyché.
Pour autant, le troisième long-métrage des frères Boukherma est une vraie réussite visuelle, une ode à la jeunesse et à la liberté. Paul Kircher, après s’être révélé l’année dernière dans Le Règne animal, électrise l’écran. La bande-son est absolument géniale, tout comme l’esthétique globale du film. Leurs enfants après eux avait tous les éléments en sa possession, hormis le temps, pour devenir une œuvre générationnelle marquante. L’impression d’être passé tout proche d’un très grand film.
Critique complète à venir
A FIDAI FILM de Kamal Aljafari (78 mins) en Hors compétition, programme SE DÉFENDRE
L’histoire : À l’été 1982, l’armée israélienne a envahi Beyrouth. Pendant cette période, elle a attaqué le Centre de recherches palestinien et a pillé l’intégralité de ses archives. Elles contenaient des documents historiques sur la Palestine, y compris une collection d’images fixes et en mouvement.
Œuvre expérimentale et déstabilisante, A Fidai Film permet de mettre en lumière le passé étouffé de la Palestine par l’armée israélienne depuis l’invasion du Sud-Liban en 1982. Kamal Aljafari a mis la main sur un nombre considérable d’archives mises en ligne lors de la période COVID par l’État hébreu (sûrement par erreur), en provenance du Centre de recherches palestinien de Beyrouth. On y voit des extraits de films et des images documentaires, comme une banale cueillette d’oranges en 1957. La mémoire visuelle palestinienne était un bulletin de guerre, aujourd’hui montrée aux yeux de tous. Pour le réalisateur, « [L]es archives des colonisateurs sont devenues la caméra des “dépossédés” (...) Nous devons nous employer à mettre un miroir face à ces images. Ce n'est pas un film sur un passé ou un présent qui doit être reconnu, mais un film sur un avenir qu'il est encore possible d'imaginer. »
Bien que ces images contiennent une vraie force historique, d’autant plus dans la période actuelle, le manque de narration et de contextualisation perturbe la compréhension de certaines pièces projetées. C’est un film résolument nécessaire qui ne conviendra toutefois pas à tout le monde, de par son approche par moments déconstruite.
THE ROLLER, THE LIFE, THE FIGHT de Elettra Bisogno et Hazem Alqaddi (83 mins) en Compétition Contrebande - avec Elettra Bisogno et Hazem Alqaddi
L’histoire : Hazem arrive en Belgique après un douloureux voyage depuis Gaza. Il rencontre alors Elettra à Bruxelles et la caméra devient l’outil pour s’écouter. À travers leurs images se dessine avec pudeur un récit à deux voix, un journal cru et sincère sur l’exil, l’amour, la dignité humaine et le désir brûlant de liberté.
The Roller, The Life, The Fight est un documentaire puissant qui montre le véritable comme il est rarement montré. Le dispositif technique est par conséquent très simple avec l’utilisation d’un seul caméscope. Il accompagne en immersion les protagonistes tout au long de leur périple. On assiste alors aux mouvements de vie de deux âmes rencontrées par hasard à Bruxelles. Il y a des moments de joie, quand Hazem enfile ses rollers et enchaîne les figures vues sur YouTube, des moments de douleurs, quand les démarches de régularisation n’aboutissent pas, des moments de poésie, comme cette fin hors du temps sur un air lyrique. Fondamentalement, le film est passionnant. Découvrir le cœur, l’insalubrité, le parcage des camps en Grèce, où se trouvent des humains de tout horizon, est un moment fort et bouleversant. Mais formellement, le film est rapidement pénible à suivre. La caméra bouge énormément afin de montrer que les deux protagonistes sont eux-mêmes en mouvement et traversent des périodes d’instabilité. Ce parti-pris, au départ involontaire, donne rapidement des maux de tête, la caméra n’étant que très rarement stable. De plus, l’image n’est pas de bonne qualité et possède très souvent un grain prononcé, notamment durant les scènes de nuit. Si l’intention est louable, le film finit par être fatigant. The Roller, The Life, The Fight a obtenu le Grand Prix de la Compétition Contrebande.
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LE JOUR OÙ J’ÉTAIS PERDU de Soufiane Adel (30 mins) en Séance COMETT - avec Souleymane Sylla, Damien Bonnard, François Loriquet
L’histoire : La sonde Voyager s’apprête à quitter notre système solaire. Au même moment, sur Terre, Alain Diaw commence son premier jour de travail dans une grande entreprise automobile. Il revient de loin et vise aussi l’inconnu.
Le jour où j’étais perdu était présenté en partenariat avec COMETT, une plateforme d’éducation au cinéma et à destination des enseignants et des professionnels de l’éducation à l’image. Si le film est formellement plaisant, il peine grandement à installer des thématiques définies et significatives. Après une scène d’exposition prenante, Le jour où j’étais perdu n'arrive pas complètement à embarquer son spectateur dans son aventure à la contrée de l’espace et de la terre. L’ambiance est froide, robotique, à la manière des automobiles construites dans cette usine. Difficile de s’attacher à des personnages qui n’inspirent pas grand chose. Le court-métrage cherche à aborder une multitude de sujets sans réussir à expliciter son propos. Dès lors, les métaphores (la volonté de dépassement de la N.A.S.A avec la mission spatiale Voyager se conjugue à celle d’Alain et sa vision du futur de l’automobile, la mobilité sociale d’Alain se retrouve dans son désir de redéfinir la mobilité automobile) finissent par donner plus de nœuds au cerveau qu’une réflexion claire et interrogative.
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CHÈRE LOUISE de Rémi Brachet (25 mins) en Compétition française courts métrages - avec Ariane Ascaride, Rosaria Langellotto, Oscar Copp, Margot Alexandre, Giacomo Henri Dossi
L’histoire : Louise est mon arrière-grand-mère. Elle a été tuée par mon arrière-grand-père Félix en 1949. Si elle avait vécu, elle aurait eu 70 ans en 1969 et elle serait partie en vacances pour la première fois.
Chère Louise est une œuvre sensible et contemporaine qui aborde avec une rare délicatesse un sujet lourd de gravité : le féminicide. Le film nous plonge dans l’intimité d’une femme à la fois fragile et résiliente, révélant les déchirements d’une vie marquée par des choix, des silences et une fin abrupte qui laisse une trace indélébile. La voix off, subtile et pudique, nous guide à travers les événements de sa vie — son mariage, son compagnon, et cette fin soudaine qui bouleverse tout. À l’écran, nous suivons Louise dans un voyage introspectif en Italie, un pays qui devient le théâtre de sa liberté retrouvée et de sa renaissance. Chaque scène, magnifiquement capturée, est baignée de lumières chaudes et de bruits ambiants : le chant des cigales, le vent caressant les oliviers, le grondement lointain de la mer. Cette immersion sensorielle renforce l'authenticité de son exil intérieur, tandis que les dialogues hésitants entre le français et un italien imparfait soulignent à merveille les maladresses et les tâtonnements d’une quête identitaire.
Rémi Brachet nous offre ainsi un récit qui résonne comme une confession. Le courage de mettre en lumière un secret de famille enfoui, d’en explorer les blessures, témoigne d’une sincérité troublante. Chère Louise est un petit bijou cinématographique.
PARIS TOKYO de Marie Léa Regales, Jean-Mathieu Massoni (17 mins) en Compétition française courts métrages - avec Garance Kim, Pablo Cobo, Sarah Bramms
L’histoire : Sam n’a plus de nouvelles de Gabby avec qui elle entretient une relation en ligne. Sur un coup de tête, elle arrive à Paris, bien décidée à la retrouver et la rencontrer pour de vrai.
Paris Tokyo explore avec audace la complexité des relations virtuelles, en dépeignant des liens construits à travers des échanges en ligne, qui se matérialisent à l'écran par l'incarnation physique des audios. Ce procédé donne vie aux messages vocaux échangés par les jeunes protagonistes, offrant une représentation visuelle inventive des sentiments et des émotions qui se manifestent à travers les mots, sans besoin de présence physique. La mise en scène s'attache à montrer comment l'intimité peut se former et se consolider à distance, dans un cadre où la voix et les mots remplacent les gestes et les regards.
Cependant, si les concepts visuels et narratifs captivent par leur originalité, l'écriture des dialogues manque parfois de naturel, ce qui altère la fluidité de certaines interactions. Ce léger manque de spontanéité dans les dialogues réduit quelque peu l’immersion, bien que les idées de réalisation, telles que la mise en scène des interactions virtuelles et le contraste entre réalité et digital, apportent un souffle nouveau au court-métrage.
En somme, Paris Tokyo s'aventure dans un territoire encore peu exploré de l'intimité virtuelle, en mélangeant réalité et fiction numérique. Il laisse au spectateur plusieurs pistes de réflexion intéressantes, mais l'impression finale est celle d'un potentiel non totalement exploité, laissant une question ouverte quant aux directions possibles pour ce type de narration.
CHER MOIS D’AOÛT de Miguel Gomes (142 mins) en Hors compétition, rétrospective du travail de Miguel Gomes - avec Sónia Bandeira, Fàbio Oliveira, Manuel Soares, Joaquim Carvalho, Andreia Santos, Miguel Gomes
L’histoire : Au cœur du Portugal, montagnard, le mois d’août décuple la population et ses activités. Les gens rentrent au pays, tirent des feux d’artifice, contrôlent les incendies, font du karaoké, se jettent du pont, chassent le sanglier, boivent de la bière, font des enfants.
Cher mois d'août, long métrage réalisé par Michel Gomes et diffusé en 2009, est une œuvre poétique et nostalgique qui capture l’essence d’un été au cœur du Portugal rural. À travers un regard presque documentaire, Gomes nous plonge dans l’ambiance des fêtes estivales, où se mêlent rites de passage, romances d’un instant et traditions locales. Le film oscille entre fiction et réalité, construisant une atmosphère immersive où la chaleur, la musique populaire et les feux de fête semblent presque palpables.
Les personnages, magnifiquement incarnés par des acteurs locaux, évoluent dans des situations à la fois simples et touchantes, renforçant le caractère authentique de l’œuvre. Gomes nous rappelle avec tendresse et subtilité la beauté de l’éphémère et les liens qui se tissent lors de ces moments suspendus. Cher mois d'août est un hommage vibrant aux souvenirs d’été, empreint d’une mélancolie douce qui en fait une expérience cinématographique unique.
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Le palmarès de la 13e édition du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux :
Prix France Télévision : Des rêves en bateaux papiers de Samuel Suffren
Mention spéciale Compétition Contrebande : Des rêves en bateaux papiers de Samuel Suffren
Grand prix Compétition Contrebande : The Roller, The Life, The Fight de Elettra Bisogno et Hazem Alqaddi
Prix COMETT : Comment savoir ? de Joachim Larrieu
Prix de la meilleure musique originale (Compétition Contrebande et courts métrages) : The Analogue Tracks de Florent Meng Lechevallier, Passepartout Duo (Nicoletta Favari et Christopher Salvito)
Mention spéciale Compétition française courts métrages : Amelia Starlight de Laura Thomassaint
Grand Prix Compétition française courts métrages : L’homme de merde de Sorel França
Mention spéciale Erasmus + : Aimer Perdre de Lenny et Harpo Guit
Prix Erasmus + : Kouté Vwa de Maxime Jean-Baptiste
Prix de la meilleure musicale originale Compétition longs métrages : Bonjour l’asile de Judith Davis
Mention spéciale Compétition internationale longs métrages : Les Miennes de Samira El Mouzghibati
Grand Prix du Jury Compétition internationale longs métrages : Ivo de Eva Trobisch
Prix du Syndicat français de la critique de cinéma : Les Miennes de Samira El Mouzghibati
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Un dernier mot
Ainsi s’achève le compte-rendu d’un événement toujours aussi hétéroclite. La promesse du FIFIB était de nous amener dans des univers cinématographiques entre réalité et imaginaire. Pari tenu. N’hésitez pas à découvrir d’autres articles sur le festival dans la rubrique Les Chroniques. TACK sera également présent sur de prochains événements autour du cinéma. À l’année prochaine pour un nouveau compte-rendu du FIFIB !