FIFH 2023 | TACK

2023-12-18

FIFH 2023

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Retour sur la 33e édition du Festival International du film d’Histoire de Pessac : « L’Histoire de notre Terre », et des coups de cœur. 

 

Au début de l’Histoire

 

TACK revient tout juste de la 33e édition du Festival International du Film d’Histoire, aussi appelé le FIFH, sur la thématique « Notre terre », les récits plein les yeux. Du 20 au 27 novembre 2023, des milliers de spectateurs se sont rendus au cinéma Jean Eustache, situé à Pessac centre, afin de découvrir des documentaires, des films de fiction, des projections spéciales, des conférences, des débats. Le président d’honneur du Festival, Jean-Noël Jeanneney, écrit : « ce beau thème appelle (…) une multitude de regards, une efflorescence de curiosités, entre les connivences et les affrontements, l’environnement sauvage et l’emprise des humains, le bonheur de vivre et l’angoisse du futur ». Plus de 60 films ont été proposés aux spectateurs, dont les excellents « Soleil vert », « La forêt interdite », « Animal », « Les Raisins de la colère » (que je vous recommande chaudement)… Mais ce n’est pas tout ! Comme toujours, le Festival propose des compétitions variées et attractives, hors thème, : « Fiction », « Documentaire », « Panorama du documentaire », « Documentaire d’histoire du cinéma ». 

 

Il est désormais temps de découvrir plus en détails les films et documentaires. projetés en compétition, durant le Festival International du Film d’Histoire. Entre claques visuelles et narratives, parcours initiatiques bouleversants et incompréhensions, les sentiments furent nombreux au sortir des séances. Bien que n’ayant pu voir tous les films (les compétitions proposaient près de 40 films !), je vais vous partager mon expérience et un retour sur le FIFH. Alors prenez place, et partez dans ce voyage dans l’Histoire en ma compagnie !

 

TACK

Le Jeu de la reine de Karim Aïnou (USA/Grande Bretagne). En compétition fiction. 

 

Pour le vote du public ★★★★

« Une montée en tension continue. Des acteurs au sommet. »

 

Le Jeu de la reine raconte l’histoire de Catherine Parr, la sixième femme du roi et tyran Henri VIII. Les précédentes épouses du roi ont été répudiées ou décapitées. Qu’adviendra-t-il de Catherine ? Pour s’en sortir, la Reine devra déjouer les ruses et embuscades tendues par l’évêque, la Cour et le Roi lui-même… et les prendre à leur propre piège ? 

 

Le film, présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023, est un grand coup de cœur, une fiction sous haute tension qui ne lâche jamais son étreinte. Alicia Vikander, en reine réformatrice, et Jude Law, en roi sanguinaire et malade, s’accaparent l’image. Des prestations remarquables, voire même bluffantes, notamment durant le climax. 

 

À son début, le film ne perd pas de temps et distille ses enjeux. Malgré un fusil de Tchekhov trop évident (mais pas dérangeant), les surprises sont nombreuses et rien n’est laissé au hasard. Le récit tisse sa toile, engluant ses personnages dans une fatalité que l’on sait déjà tragique. Dans la seconde partie du récit, tout commence à s’étioler ; doutes, trahisons et complots sont légion. Le rythme s’accélère et l’ensemble vire au cauchemar où nul ne ressortira indemne. L’horreur, la monstruosité d’une Cour clivée, se dévoile dans l’histoire, mais aussi sur le corps du Roi, comme si sa bestialité sanguinaire s’attaquait à sa peau. Le film n’épargne rien et montre l’intimité dans ce qu’elle a de plus horrible. La caméra s’immisce dans ce chaos avec des plans magnifiques, portés sur les émotions des personnages. 


Le Jeu de la reine est un film historique moderne, qui offre aux spectateurs une montée en tension continue, entre psychologie, mystère et effroi.

 

TACK

 

Green Border de Agnieszka Holland (Pologne/France/République Tchèque/ Belgique). En compétition fiction. 

 

Pour le vote du public  ★★★★

« Un film choc et bouleversant »

 

Green Border, est un des films chocs de la compétition fiction du FIFH, prix du jury étudiant. L’histoire raconte une famille syrienne ayant fui la guerre, qui entreprend de rejoindre la Suède. À la frontière entre le Belarus et la Pologne, ils sont les otages d’une situation qui les dépasse. Le mot pour qualifier cette séance emprunt d’émotions : « bouleversante ». En réalité, il est difficile de qualifier ce film tant la violence des images nous heurtent, nous percutent de plein fouet. Green Border, filmé en noir et blanc, présente une réalité inacceptable, brute, asphyxiante. Les yeux se ferment devant l’horreur, comme pendant cette scène abominable sur une femme enceinte à la frontière polonaise, jetée sur des barbelés. La réalisatrice n’épargne pas le spectateur, le confronte à une réalité au sein même de l’Union Européenne, à seulement quelques centaines de kilomètres ; Une réalité innommable. 

 

Le générique terminé, on se questionne sur notre foi en l’humanité. Si la seconde partie du film tente de nous présenter un processus d’espoir, il est vite balayé par la vérité du terrain. L’horrible se montre sous toutes ses formes. Notre Monde bascule (ou a déjà basculé) pour revenir à un extrémisme problématique, à un racisme décomplexé, à une barbarie guerrière. L’épilogue de Green Border évoque l’absurdité, la discrimination et les contradictions de l’Occident. Les morts s’empilent et rien ne bouge, car personne ne veut bouger. On se renvoie la balle, alors que l’on parle d’humains, d’adultes et d’enfants, devenus des numéros, traités comme des animaux. On brutalise, pointe du doigt, crache aux visages des immigrés dont la seule volonté est de quitter des dictatures sanguinaires. On les catégorise, les traite de tous les mots, les exclut. Et quid de l’avenir ? Les guerres sont toujours là, et le resteront toujours, l’immigration, à cause du dérèglement climatique et de l’espoir d’obtenir une vie meilleure, sera toujours plus forte dans les années à venir. Le Monde tremble, mais les grandes puissances mondiales ferment les yeux. Pourtant, tout semble inéluctable et l’optimisme n’est guère de mise. 


Que dire d’autre ? Les acteurs sont tous plus brillants les uns que les autres. L’image en noir et blanc montre une cruauté sans couleur, où toute l’humanité semble avoir disparu. La mobilité de la caméra montre la vie des immigrés en constant mouvement, balancé d’un camp à l’autre (du Belarus en Pologne). La réalisatrice utilise de temps en temps la Shaky Cam afin de traduire cet effet de déplacement rapide, souvent inattendu, des plans serrés pour se concentrer sur les émotions, et l’incompréhension des immigrés, de côté, devant, derrière, ou en contre-plongée.

 

Green Border est un film violent, émouvant, nécessaire, teinté d’un espoir à peine esquissé…

 

TACK

 

La Fleur de Buriti, de Joao Salaviza et Renée Nader Messora (Brésil/Portugal). En compétition fiction. 

 

Pour le vote du public ★★

« Un manque d’enjeux »

 

Nouveau film en compétition fiction, La Fleur de Buriti offre aux spectateurs une incursion au sein de la forêt amazonienne et dans le peuple indigène Krahô qui y habite. Il est difficile de résumer l’histoire de ce film, Prix d’Ensemble dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2023, tant les thématiques abordées sont nombreuses : le devoir de mémoire envers les ancêtres, les croyances, les rites, la préservation de la nature, la liberté des peuples indigènes, l’extrémisme brésilien de l’ex-président Bolsonaro… Sauf qu’à trop vouloir en dire, le film ne raconte pas grand chose, ou bien trop peu. Il montre, plus qu’il n’explique (que ce soit par l’image ou par le texte). L’ensemble se perd dès lors dans une écriture morcelée. 

 

Plus documentaire que fiction (la frontière n’est du reste pas assez délimitée), il manque dans ce récit de véritables enjeux qui donnent envie de suivre les personnages du peuple Krahô. Ces derniers ne sont jamais pleinement explorés, et restent à la surface de l’histoire. Il y a bien cette manifestation pour la liberté des peuples autochtones en fin de film, en opposition au gouvernement d’extrême-droite brésilien, mais cet épisode, comme tous les autres, est survolé. Les dialogues, les plans, les idées, sont trop étirés et paraissent même par moment en trop.

 

La Fleur de Buriti tire tout de même son épingle du jeu quand il décide d’embrasser la fiction et de laisser de côté la formalisation documentaire. Patpro, du peuple Krahô, raconte une scène de carnage initiée par les « cupe » (les personnes hostiles aux indigènes), qui a frappé les générations précédentes quand il était petit. L’histoire est terrible, les détails aussi. On ressent l’impuissance du peuple et la cruauté des persécuteurs. Puis, on bascule rapidement vers autre chose… 


Malgré ses défauts, le film reste agréable à suivre, avec une proposition filmique classique et efficace. La photographie est composée avec du grain à l’image, les scènes se passant souvent en pleine nuit. La Fleur de Buriti reste une déception personnelle qui ne m’a jamais transporté, de par son manque d’écriture, ses enjeux effleurés et sa lenteur fatigante. 

 

TACK

 

Nous étions frères de Hakob Melkonyan.

En compétition documentaires d’Histoire. 

 

« Un documentaire émouvant, du passé et du présent »

 

Nous étions frères présente le parcours initiatique de son réalisateur arménien, sur les traces de son grand-père, sous fond de tension entre les pays parcourus. Anciennement regroupés dans l’URSS, ces contrées se livrent désormais une guerre sans merci, où l’humanité est questionnée. L’Arménie, la Géorgie, l’Ukraine, la Russie se déchirent dans des conflits interminables, où les premières victimes sont les civils. 

 

Cette quête est passionnante et émouvante. On entend de temps en temps, au détour d’un trajet en train, les mots du grand-père, écrits durant la Seconde Guerre mondiale. En parallèle, le réalisateur rencontre des habitants, des anciens, souvent âgés de 100 ans et plus. Ce sont des livres d’Histoire, souvent décédés depuis la diffusion du reportage. Surtout, Hakob Melkonyan ne porte jamais de jugement sur les mots entendus. Entre les nostalgiques de Staline, les fanatiques de Poutine, les soldats ukrainiens, les visions se mélangent.

 

C’est un documentaire puissant, du passé et du présent, qui choisit de montrer la réalité telle quelle, de ne jamais la travestir pour aller plus d’un côté que de l’autre. Les pensées sont dures à attendre, mais nécessaires. Et un constat se dessine en filigrane : finalement, 80 ans après la mort de son père durant la Seconde Guerre mondiale, rien n’a vraiment changé…

 

TACK

 

Chili, par la raison ou par la force de Paul Le Grouyer et Lucie Pastor.

En compétition Panorama du documentaire. 

 

« Un travail d’archives complet et instructif »

 

Ce documentaire puissant raconte l’histoire du Chili, de l’arrivée au pouvoir du président socialiste Salvador Allende en 1970 à la montée de l’extrême-droite aujourd’hui. Après un début de mandat convainquant, placé sous le signe de l’espoir et de la reconquête économique et sociale, le rêve socialiste s’effondre, la faute, en partie, aux Etats-Unis. En 1973, après des mois de tension, un coup d’Etat des militaires frappe le palais présidentiel. C’est la goutte de trop pour Allende, qui décide de se suicider. Augusto Pinochet prend alors le pouvoir. Voilà le point de départ d’un reportage passionnant, qui nous apprend beaucoup de choses sur le Chili et l’Amérique latine. Il offre un regard ancien, au début d’une bascule politique et idéologique, permettant d’expliquer la situation du pays aujourd’hui. Car malgré les contestations, les dénonciations, les révolutions, des étudiants jusqu’aux anciens, le Chili garde les relents de la dictature sanguinaire de Pinochet. Un récit de l’image, de l’horreur, de l’Histoire. 

 

Chili, par la raison ou par la force, est un documentaire complet, émouvant, parfois cruel, qui bouleverse par sa conclusion désenchantée. 

 

TACK

 

They Shot the Piano Player de Fernando Trueba et Javier Mariscal (Espagne/France/Portugal/Pérou/Pays-Bas). En compétition fiction. 

 

Pour le vote du public ★★

« Une enquête journalistique trop balisée »

 

Le seul film d’animation de la compétition fiction n’a certainement laissé personne indifférent, que ce soit en positif ou en négatif. They Shot the Piano Player raconte l’enquête d’un journaliste new-yorkais sur la disparition, en 1976, de Francisco Tenorio Junior, pianiste brésilien virtuose. Sous fond de jazz et de bossa nova, le film raconte l’Amérique latine des années 60/70, avant que les régimes totalitaires ne l’engloutissent. 

 

Il est important de souligner que, pareillement à La Fleur de Buriti, le long-métrage est plus un documentaire qu’une fiction. S’il y a bien des éléments purement inventés, comme le journaliste du New Yorker, les témoignages sont majoritairement réels. Cette frontière à peine délimitée peut en déboussoler certains, et fait planer le doute sur ce qui est vrai, et ce qui ne l’est pas. 

 

Malgré sa durée d’1h43, le film est dense, et à parfois tendance à se répéter. L’histoire piétine, peine à prendre son rythme de croisière, avec un creux verbeux à sa moitié. Heureusement, le dernier tiers du film est bien plus prenant, avec une succession de personnes/personnages qui témoignent de l’importance et de l’influence de Tenorio sur la musique latine, ainsi que sur son humanité. 

 

Le co-réalisateur Fernando Trueba voulait « donner vie » à Tenorio, d’où le choix de faire un film d’animation. Mais après son visionnage, naît une forme d’incompréhension : Tenorio est (très) peu présent à l’écran. Ce constat ne répond pas pleinement à la volonté des réalisateurs, car le musicien  disparu n’a pas l’importance souhaitée. La preuve en est avec la déclaration (en substance) du journaliste à la toute fin du long-métrage : « j’en aurai presque oublié que Tenorio était un joueur de piano ». Et c’est exactement là, le problème. Car oui, They Shot the Piano Player donne de l’importance à l’enquête journalistique, aux personnages sur la route du pianiste (avec des témoignages forts, élogieux et bouleversants), à l’humain derrière l’artiste, à son influence dans la musique brésilienne et latine. Mais on oublie peut-être le principal : la musique de Tenorio, lui, « The Piano Player ». On passe trop vite dessus, avec peu de musiques de sa composition mises en valeur. On le voit à peine jouer, on l’entend à peine. À la fin, on ressent un sentiment d’être passé à côté de quelque chose, malgré une documentation et des témoignages plus riches les uns que les autres. Et un mot résonne : « dommage ».

 

L’animation est quant à elle atypique et, disons-le, clivante. Quelques plans sont magnifiques, comme un coucher de soleil brésilien aux couleurs orangé et rosé comme conclusion du film. La précision des visages des personnes/personnages interrogés est également bluffante. Reste quelques saccades dans l’animation, certainement voulues, mais pas toujours agréables à l’œil. À noter, enfin, le travail global sur l’ambiance du film, avec des compositions musicales variées, un montage par moment dynamique et des effets d’animation captivants. 

 

Le Palmarès des compétitions du FIFH

 

Compétition fiction 

Prix du Jury Professionnel : Chroniques de Téhéran d’Ali Asgari et Alireza Khatami 

Prix Danielle Le Roy du jury Étudiant : Green Border d’Agnieszka Holland

Prix du Public Parrainé par L’Histoire : Moi, capitaine de Matteo Garrone

 

Compétition documentaires inédits

Prix du Jury professionnel : Les Sentinelles de l’oubli de Jérôme Prieur

Prix Bernard Landier du jury Lycéen : Nous étions frères d’Hakob Melkonyan 

Prix du Public : Une Française à Kaboul, l’aventure d’une vie de Marie-Pierre Camus et Charlotte Erlih

Panorama du documentaire : Hébron, Palestine, la fabrique de l’occupation d’Idit Avrahami et Noam Sheizaf

 

Compétition documentaires d’histoire du cinéma

Prix Michel Ciment - Remis par le jury professionnel : Fellini, confidences retrouvées de Jean-Christophe Rosé

Prix du Jury Cameo : Almodovar, l’insolent de la Mancha de Catherine Ulmer Lopez

 

À l’année prochaine 

 

Ainsi s’achève la 33e édition du Festival International du Film d’Histoire de Pessac. Fort d’une programmation éclectique, de compétitions captivantes, de débats prenants, le FIFH est un événement incontournable de la métropole. Le cinéma Jean Eustache devient une véritable fourmilière. Si l’on peut regretter la faible présence d’une population étudiante, le succès est encore une fois au rendez-vous. L’année prochaine portera la thématique de « L’Espagne et le Portugal ». TACK sera de nouveau de la partie, pour vous faire vivre cette plongée dans l’Histoire.