2026-03-12
Être fan, trop fan : chronique d’une fangirl devenue adulte
Écrit par : Noémie Sulpin Couverture par frenchnbookish
J’ai passé une partie de mon adolescence à rafraîchir des pages internet pour voir si quelqu’un, quelque part dans le monde, avait eu la même idée que moi à propos d’une histoire que j’aimais.
À dix ans, ma famille et moi avons déménagé dans un nouveau village. Je vis à la campagne : les activités culturelles manquent, et même si j’ai l’imagination fertile, les endroits où l’exercer sont rares. Peu de choses me stimulent vraiment.
Je découvre les One Direction dans l’édition numéro 4 de Just Dance, un jeu auquel ma sœur et moi aimions beaucoup jouer. Je me souviens encore des pas et des tenues un peu dépareillées que portaient leurs versions animées sur leur tube What Makes You Beautiful. On est en 2012 : le boys band vient de sortir son premier album après un passage très remarqué dans l’émission The X Factor. La communauté de fans est déjà très active de l’autre côté de la Manche, mais moi je n’en sais absolument rien.
Une adolescence à aimer trop fort
L’adolescence, c’est globalement une pelletée d’émotions intenses qu’on apprend à apprivoiser en grandissant, et dont parfois on ne sait pas trop à qui parler. On se sent un peu seule dans toute cette intensité, et tout finit par se cristalliser autour d’un sujet. Chez moi, ça a été un boys band anglais ; pour d’autres, c’était Harry Potter. Il y en a pour tous les goûts.
J’ai largement converti mes copines. Nous avons passé nos années de collège à nous envoyer des musiques, à écrire des histoires, à dessiner, de manière assez approximative, nos membres préférés et à connaître sur le bout des doigts interviews, pas de danse, clips, paroles et setlists de concerts.
C’était un univers incroyablement riche en création. J’écrivais des fanfictions dans lesquelles chacune de mes amies avait un rôle. Peu à peu, je me suis ouverte à d’autres fans en ligne : échanges de cartes par la poste, rencontres avant les concerts, petites communautés très actives sur Facebook autour d’une correspondance fictive entre Harry Styles et un personnage principal dont je me souviens aujourd’hui à peine.
Je suis ressortie de ce tourbillon avec un anglais étonnamment solide, beaucoup d’expérience, un goût accru pour la lecture et les lettres et une certaine mélancolie quand les uns et les autres ont finalement entamé leur propre aventure musicale - euphémisme poli pour dire que ça m’a brisé le cœur.
Quand être fangirl devient embarrassant
La manière dont les gens en dehors de cette bulle nous percevaient, et, par extension, me percevaient, m’a peu à peu poussée à abandonner une partie de ces activités. Au lycée surtout, l’enthousiasme des fangirls était quelque chose qu’on apprenait vite à cacher. Il fallait paraître raisonnable, ne pas trop aimer, ne pas trop s’enthousiasmer pour un boys band.
Ce regard n’est pas nouveau. Les médias ont longtemps décrit l’enthousiasme des fans, et particulièrement celui des jeunes femmes, comme une forme d’« hystérie ». Le terme apparaît notamment dans la couverture médiatique de la Beatlemania dans les années 1960 autour des The Beatles. Les journaux décrivaient alors les foules de jeunes filles criant lors des concerts comme une forme de mass hysteria.
Plusieurs historiens de la musique ont montré que ce vocabulaire servait surtout à délégitimer l’enthousiasme des adolescentes. Dans l’essai Beatlemania: A Sexually Defiant Consumerism? (1992), la musicologue Barbara Ehrenreich écrit :
les cris des fans ont été interprétés comme une hystérie irrationnelle alors qu’ils pouvaient aussi être compris comme une expression collective d’émancipation féminine.
La sociologue Suzanne Scott montre de son côté que les fandoms féminins ont souvent été dévalorisés parce qu’ils remettaient en cause l’idée que les publics devraient rester passifs.
Avec le recul, je crois pourtant que les émotions que je ressentais à admirer ces chanteurs n’étaient pas si différentes de celles qui sont venues plus tard avec mes premiers émois amoureux : la même intensité, la même fascination, la même envie d’en parler pendant des heures.
Je n’aurais jamais pensé m’autoriser à nouveau à laisser parler cette part de moi à 25 ans.
Dans cette vie d’adulte rapide et chargée, me voilà pourtant de nouveau à suivre et soutenir des stars à l’autre bout de la planète dont je connais finalement assez peu de choses.
Il m’a fallu essayer de comprendre ce phénomène, ne serait-ce que pour pouvoir l’expliquer à mes amis, qui m’entendent répéter avec une certaine obsession, vue de l’extérieur, toutes les choses que je vis en ce moment.
Pour tenter d’y voir plus clair, je me suis appuyée sur deux lectures majeures. La première autour du concept de culture participative développé par Henry Jenkins, qui analyse la manière dont les fans ne se contentent pas de consommer des œuvres, mais participent activement à leur circulation et à leur transformation. La seconde est le travail de Mélanie Bourdaa, qui étudie les communautés de fans et les dynamiques qui s’y développent.
S’il y a bien une chose que j’ai apprise en grandissant, c’est peut-être cela : j’existe aussi un peu par les histoires dont je deviens fan.
Si j'existe, ma vie. C'est d'être Fan, c'est d'être Fan.
(Et non, je ne fangirl pas sur Pascal Obispo, même s’il me suivait sur Twitter en 2013.)
Selon la sociologue Nathalie Heinich, le terme « fan » s’impose à la fin des années 1950. Il est une contraction de fanatic, lui-même issu du latin fanaticus, qui désignait à l’origine quelqu’un « appartenant au temple ». Le mot apparaît d’abord dans le journalisme sportif avant d’être utilisé pour parler des amateurs de théâtre puis des admirateurs des stars de cinéma.
Avec le temps, la notion s’est élargie : des spectateurs de films aux admirateurs de chanteurs, puis aux supporters sportifs et aux amateurs de toutes sortes de célébrités. Aujourd’hui, « fan » recouvre une grande diversité de pratiques, d’objets et de communautés.
Cette proximité entre fans et créateurs s’explique aussi par ce que les chercheurs appellent une relation parasociale. Introduit dans les années 1950 par les sociologues Donald Horton et Richard Wohl, le concept désigne la relation unilatérale que les spectateurs peuvent développer avec des personnalités médiatiques.
À force de les voir apparaître régulièrement sur leurs écrans, les publics ont l’impression de les connaître, presque comme des connaissances lointaines.
Aujourd’hui, cette notion est souvent réinterprétée. Dans les fandoms contemporains, ces relations sont discutées, partagées et négociées collectivement. Les fans échangent leurs impressions, débattent des comportements des célébrités et maintiennent souvent une distance critique vis-à-vis de ceux qu’ils admirent.
La relation parasociale devient ainsi moins une illusion qu’un point de départ pour des pratiques sociales et créatives.
La communauté invisible
Si le mot est flou, les pratiques, elles, sont très concrètes.
Derrière l’image caricaturale de l’adolescente obsédée par une célébrité existe en réalité une communauté invisible qui travaille. Un fandom fonctionne presque comme une petite société informelle où chacun finit par trouver un rôle.
Les fans recréent d’abord du lien social : discussions en ligne, live-tweets collectifs, conventions et cosplay.
Ils deviennent aussi des médiateurs culturels grâce au fansubbing, qui consiste à sous-titrer bénévolement des séries étrangères pour les rendre accessibles à un public international.
Les fandoms mobilisent également une forme d’intelligence collective. Mélanie Bourdaa décrit les fans comme des archéologues, qui collectent les indices dispersés dans les univers fictionnels, et des architectes, capables de reconstruire et cartographier ces mondes.
La créativité reste l’activité la plus visible : fanfictions, fanvids, blogs ou comptes Tik Tok ou Thread. Certaines de ces créations dépassent même leur cadre initial. La saga After, par exemple, est née comme une fanfiction inspirée de One Direction publiée sur Wattpad où elle a été lue plus d’un milliard de fois avant d’être publiée et adaptée au cinéma. De la même manière, Fifty Shades of Grey est à l’origine une fanfiction inspirée de Twilight.
La plateforme Archive of Our Own héberge aujourd’hui plus de 12 millions d’histoires écrites par des fans.
Certaines communautés développent même une forme d’engagement collectif. Bourdaa parle d’« acupuncture culturelle » pour décrire ces mobilisations qui utilisent l’énergie d’un fandom pour intervenir ponctuellement dans le monde réel.
Dans la musique, les fans peuvent même influencer les classements. Les communautés autour du groupe BTS sont par exemple connues pour leur organisation extrêmement structurée.
Le fandom aujourd’hui
Je connaissais déjà cette mécanique adolescente sans vraiment savoir la nommer. Je ne pensais simplement pas la retrouver dix ans plus tard.
Et pourtant, il a suffi d’une série.
À l’automne dernier, j’ai découvert la série canadienne Heated Rivalry, diffusée sur la plateforme Crave. Les épisodes m’apparaissaient d’abord, presque clandestinement, sur Dailymotion, traduits dans la nuit par des fans. Quelques heures après leur diffusion au Canada, ils circulaient déjà dans d’autres langues.
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la vitesse à laquelle l’enthousiasme collectif peut transformer une série relativement confidentielle en phénomène culturel.
En un an, les acteurs Hudson Williams et Connor Stories sont passés d’inconnus travaillant dans des restaurants à invités des Golden Globe Awards, porteurs de la flamme des 2026 Winter Olympics et ambassadeurs pour Yves Saint Laurent et Balenciaga.
Le roman de Rachel Reid dont la série est adaptée a même été recommandé par le maire de New York Zohran Mamdani.
Les fans ont également levé 60 000 euros pour un hôpital à Ottawa pour l’anniversaire de Hudson Williams.
À force d’observer ces dynamiques, une chose devient claire : les fandoms ne se contentent pas d’aimer des histoires. Ils accompagnent des trajectoires. Et parfois, ils regardent ceux qu’ils ont contribué à porter grandir avec une forme de fierté collective.
Je crois que c’est cela qui me fascine encore aujourd’hui : cette sensation étrange d’appartenir à une communauté dispersée à travers le monde, réunie par une histoire et une envie commune d’en parler pendant des heures.
Sources :
Bourdaa, M. (2021). Les Fans : Publics actifs et engagés. C&F Éditions. https://shs-cairn-info.ezproxy.u-bordeaux-montaigne.fr/les-fans--9782376620297?lang=fr.
Jenkins, H., Ito, M., Boyd, D., Traduit de l’anglais (États-Unis) par Barrière, B. (2017). Culture participative : Une conversation sur la jeunesse, l'éducation et l'action dans un monde connecté. C&F Éditions. https://shs.cairn.info/culture-participative--9782915825732?lang=fr.
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