Deuxième chance | TACK

2024-04-01

Deuxième chance

Écrit par :

Il est environ 22 heures et alors que je distribue du thé et du café, j'entends une guitare qui joue les notes de Redemption Song en provenance de la cour.

 

De loin, je vois qu'un groupe hétéroclite de personnes s'est formé autour de la table à l'extérieur, en chantant. Peu à peu, d'autres personnes timides s'approchent avec curiosité et s'arrêtent pour écouter. Certains d'entre eux ne comprennent pas l'italien, mais ils écoutent avec curiosité. Pendant un instant, ils ne semblent même pas être là, mais un soir d'été à la plage devant un feu de joie, ou lors d'une soirée entre amis.

 

Je me joins aussi à ce refrain.

 

Les mots sont un peu mal prononcés, parfois imprécis, la tonalité n'est peut-être pas la bonne, mais tout le monde chante à l'unisson. On dirait presque que les différences culturelles et les barrières linguistiques disparaissent, tout le monde à ce moment-là communique en utilisant le même langage, celui des émotions. Le passé de chacun, sa situation, ses erreurs et ses regrets se mêlent aux rêves, aux désirs et aux espoirs. Chacun chante en pensant à ce qu'il veut et à ce qu'il porte en lui, en réalisant que son bagage, bien que différent, n'est pas moins lourd à porter que celui des autres. Tous sentent au fond d'eux-mêmes que, même s'ils ne se connaissent pas vraiment, ils sont liés comme par un fil invisible mais solide, qui lie leurs histoires et les fait résonner sur la même mélodie, au rythme du tambour.

 

Au moment du refrain, le chœur des voix s'intensifie, les paroles de la chanson deviennent une demande, presque une invocation :

 

“Won't you help to sing

These songs of freedom?

'Cause all I ever have

Redemption songs”

 

C'est le cri d'espoir de ceux qui cherchent désespérément leur place dans le monde, de ceux qui fuient quelque chose ou eux-mêmes, de ceux qui tentent de prendre un nouveau départ dans un endroit différent et qui s'accrochent fermement au peu qu'ils ont et à ce qui reste d'eux, de leurs affections ou de leurs origines. Ce sont des personnes apparemment fortes et blindées, mais aussi fragiles à l'intérieur, portant des blessures qui ne se sont peut-être jamais refermées, recouvertes par les nombreuses couches de vêtements et d'orgueil. Certains se défont parfois lentement de leurs vêtements, laissent transparaître une partie de leur douleur, partagent quelque chose d'eux-mêmes, peut-être aussi pour ne pas s'oublier, pour ne pas oublier complètement qui ils étaient ou pour essayer de se retrouver.

 

Ils retrouvent des morceaux d'eux-mêmes ou de leur vie passée dans les personnes qu'ils rencontrent, ils redécouvrent des fragments de normalité et de gentillesse qu'ils n'ont pas eus depuis longtemps, une connexion avec le monde au-delà des abris de la gare, au-delà de cette portion du monde dans laquelle, qu'ils le veuillent ou non, ils sont coincés. En sortir est parfois plus effrayant que d'y être, car la douleur, la marginalité, a quelque chose de réconfortant et de familier : elle permet de voir la vie en spectateur, en s'appuyant sur le fait que l'on n'a pas la possibilité de faire autrement, que l'on n'a pas les moyens de reprendre les rênes et de devenir celui qui fait plutôt que celui qui subit.

 

Ceux qui sortent des sables mouvants le font lentement, parfois sans jamais en sortir totalement, parfois en remontant à la surface.

 

Tous, cependant, cherchent à récuperer, à avoir une seconde chance pour prouver aux autres ou à eux-mêmes qu'ils sont toujours là pour une raison, que quelque chose s’est sauvé, que leur vie n'a peut-être pas été entièrement perdue. Comme tant d'autres, ils se frayent un chemin à travers leurs démons et leurs difficultés, en trouvant le moyen de voir le bon côté des choses, même dans les jours les plus sombres. Ils ont le cœur dur mais grand et beaucoup d'histoires à raconter, il suffit d'être prêt à écouter, d'avoir un peu de patience et de savoir voir au-delà.