Dans les tumultes de l'Irak post-guerre : Sheriff of Babylon | TACK

2024-06-01

Dans les tumultes de l'Irak post-guerre : Sheriff of Babylon

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Dans l'univers complexe des comics, l’œuvre de Tom King et Mitch Gerads se démarque par sa profondeur et son exploration audacieuse de thèmes sociaux et politiques.

 

Tom King, ancien agent de la CIA ayant servi en Irak, apporte une perspective unique à son récit, tirant parti de son expérience personnelle pour créer une toile narrative riche en détails. Son immersion dans la réalité complexe de l'Irak post-Saddam Hussein se reflète dans chaque aspect de Sheriff of Babylon, de la caractérisation des personnages à la représentation des tensions sociales et politiques qui ravagent le pays. 

 

Le récit prend donc appui sur un témoignage inspiré de faits réels, et permet d’explorer différentes perspectives de la Guerre en Irak. Le conflit a longtemps souffert de problématiques liées à la désinformation, comme un premier exemple de la propagation des fake News et d’une vision tarie par la propagande au XXIème siècle. Entre janvier et septembre 2003, le Programme on International Policy Attitudes (PIPA) et Knowledge Networks avaient mené plusieurs enquêtes d’opinion pour déterminer les représentations et les attitudes des Américains vis-à-vis de la guerre en Irak. Le rapport issu des enquêtes notifiait par exemple que les personnes qui s'informaient principalement avec les chaînes TV d’informations en continu comme CNN ou Fox News avaient une perception bien plus erronée de la réalité de la guerre que celles et ceux qui prenaient leurs sources via le service public américain. Ces grands médias bellicistes relayaient le discours va-t-en-guerre de l’administration Bush en diffusant de nombreuses scènes de violences. Cet aspect est illustré au détour d’un dialogue lorsque deux militaires américains tentent d’identifier un cadavre dans une morgue à partir d’un extrait d’exécution montré en direct à la télévision : “C’est trop lui. Tu sais d’où je sors ça ? De CNN, mon pote.”

 

Les vainqueurs écrivent l’Histoire

 

L’œuvre se déroule en 2003, juste après la chute du régime de Saddam Hussein. Les lecteurs et lectrices suivent les aventures de Christopher Henry, un militaire américain chargé de former les nouvelles recrues de la police irakienne. Lorsqu'un de ses apprentis est retrouvé mort, Henry se lance dans une enquête périlleuse pour découvrir la vérité, aidé par Sofia, une femme irako-américaine hantée par son passé, et Nassir, un ancien policier irakien aux motivations troubles.

 

Ce qui rend Sheriff of Babylon si captivant, c'est la profondeur et la complexité de ses personnages. Loin du cliché du « sauveur blanc », Christopher Henry incarne le dilemme moral de l'Américain bien intentionné confronté à l'ambiguïté de la situation en Irak. Il devient le catalyseur de la politique menée entre les deux pays, cherchant à instaurer un état libéral et démocratique dans le sillage de la société post-Saddam Hussein. L’impréparation de l’administration américaine, propre aux problématiques rencontrées par le protagoniste, montre la présence étrangère comme largement impopulaire dans le pays.

 

Sofia représente la dualité de l'identité culturelle, déchirée entre deux mondes et cherchant désespérément à trouver sa place. Le récit cherche à retranscrire sa quête de pouvoir et de vengeance en naviguant entre les différentes instances du pays, des seigneurs locaux aux forces de sécurité de la coalition. Comme elle l’explique lors de son introduction :

 

“Vingt ans durant, je me suis employée à convaincre l'Amérique d’envahir ce pays. À me laisser retrouver mon peuple. Je me suis offerte à eux. Et ils ont accepté. Et l’Irak est à moi. Alors [Je suis] une pute ? Oui. Sans doute. Mais pas américaine.”

 

Nassir, quant à lui, est un personnage énigmatique, tiraillé entre son passé trouble et sa quête de rédemption. Son propre arc narratif est parsemé de trahisons, et d’une quête vengeresse, marquée par le décès de ses trois filles, balayées lors d’un bombardement américain. En tant qu’ancien policier habilité par Saddam Hussein, il fût l’instrument de propagande du régime dictatorial et l’instigateur de l’assassinat d’opposants politiques. Son implication dans le récit est complexe, parfois allié comme antagoniste secret aux agissements des deux autres personnages.

 

L'écriture de Tom King est d'une intensité saisissante, naviguant habilement entre les moments de tension palpable et les instants de calme contemplatif. Ses dialogues sont ciselés avec soin, reflétant la complexité des relations humaines et les dilemmes moraux auxquels sont confrontés les personnages. Chaque mot est chargé de sens, chaque interaction est porteuse d'émotion, créant ainsi une immersion totale dans l'univers sombre et tourmenté de Sheriff of Babylon.

 

Une violence quotidienne

 

Mitch Gerads, quant à lui, donne vie à cet univers avec des illustrations d'une beauté saisissante. Son style réaliste et détaillé capture parfaitement l'atmosphère désolée de l'Irak post-guerre, tout en mettant en valeur les émotions complexes des personnages. Chaque case est un tableau vivant, chaque expression faciale est une fenêtre ouverte sur l'âme des protagonistes, renforçant ainsi l'impact émotionnel du récit. Le dessinateur reste fidèle à ses choix esthétiques, également visibles au sein d’autres collaborations avec Tom King pour DC Comics, comme Mister Miracle ou Strange Adventures. Son style de composition permet des variations intéressantes entre le gaufrier classique en neuf cases et un découpage de l’action plus novateur, centré sur des inserts d’éléments au sein d’une planche globale. Mitch Gerads prend aussi le soin de segmenter certaines de ses mises en scènes avec des cases noires, où seule l'onomatopée transparaît, par exemple pour renforcer l’aspect graphique d’un coup de feu sans montrer la violence de l’impact. La palette de couleurs utilisées varie tout au long du roman graphique : on y retrouve un jaune-orangé particulièrement vif pour renforcer la sensation de chaleur étouffante de la péninsule arabique. Un bleu très sombre est utilisé lors des scènes de nuit, dont les nuances chromatiques tirent parfois aux teintes verdâtres, dans une démarche semblable à une référence aux images de conflit filmées à la caméra nocturne diffusées sur les chaînes d’informations en continu.

 

Au-delà de son intrigue palpitante et de ses personnages fascinants, Sheriff of Babylon aborde des thèmes profonds et universels, tels que la culpabilité, la justice, et la recherche de sens dans un monde déchiré par la violence et l'injustice. Tom King et Mitch Gerads invitent les lecteurs et lectrices à réfléchir sur les conséquences de la guerre et sur la condition humaine, confrontant ceux-ci à la dure réalité de la vie en temps de conflit.

 

Sheriff of Babylon, avec son récit captivant, ses personnages complexes et ses illustrations époustouflantes, est un incontournable dont on réfléchit longtemps après avoir refermé le livre.