2026-03-25
Coups de cœur littéraires février 2026
Écrit par : Gaïane Fritsch
Les forêts du Maine ; suivi de Une excursion au Wachusett ; et La succession des arbres en forêt, Henry David Thoreau, traduit de l’anglais par Thierry Gillyboeuf, Editions Payot & Rivages, 2012.
Petit fûté avant l’heure, Thoreau s’applique à nous fournir chaque nom et adresse les plus précises possibles - “au devant de telle rivière” ou “après telle vallée” - pour les prochains randonneurs des années 1860s. Il est surprenant de constater que la nationalité américaine dans ces terres n’a que peu de sens, qu’il faut plutôt se raccrocher aux origines, avant les migrations. Thoreau nous décrit la bonhomie des écossais, la douceur à se prélasser sur une plage et les pluies glaçantes. C’est un reportage qui se picore aisément sans nécessité de rigueur. Prenez juste le chemin comme il vient, sautez un chapitre si vous le souhaitez mais n’oubliez pas de vérifier les paysages qui peuplent ses lignes. Ils vous inspireront votre prochain road trip ?
Citation : “la vaste, la titanesque, l’inhumaine nature l’a pris au dépourvu, alors qu’il était seul, pour lui escamoter un peu de son talent divin. Elle ne lui sourit pas comme dans les plaines, mais elle semble lui dire d’un ton sévère : « Pourquoi viens-tu ici avant ton heure ? Ce lieu n’est pas pour toi. Ne te suffit-il pas que je sourie dans les vallées ? » ”
Les belles endormies, Yasunari Kawabata, traduit du japonais par René Sieffert, Librairie générale française, 1986.
Un livre déroutant que j’ai hésité à mentionner. Le personnage est un vieil homme, isolé, dépressif et en quête d’une présence féminine pour veiller ses nuits et donner libre cours à ses fantasmes. La seule règle de cette étrange maison est de ne pas violer la virginité des jeunes filles. A bien des égards, ce classique de la littérature japonaise nous rappelle les viols de Mazan. Pourtant, au-delà de l’horreur à laquelle le protagoniste est complice, Kawabata nous demande avant tout d’ouvrir les yeux sur une problématique systémique : l’ostracisme frappant nos aïeux. La maison des belles endormies n’existe que pour répondre aux besoins d’amour, de tendresse et de caresses que requièrent nos aînés et qui, ne pouvant l’obtenir par leur famille, loin ou leur compagne décédée se tournent vers cette extrémité. Si l’auteur avait publié de nos jours, nous aurions aimé avoir une seconde lecture sur la condition différenciée entre les femmes et les hommes âgés, malheureusement ce n’est pas le cas. Le lecteur doit se contenter d’une première réflexion datant du siècle dernier mais qui prévenait d’un enjeu toujours actuel méritant d’être réinterrogé sous un prisme intersectionnel.
Citation : “Le soir , avant de m'endormir, je ferme les yeux et j'essaie de compter les hommes par qui il ne me déplairait pas d'être embrassée. Je les comptes sur mes doigts. C'est amusant . Et quand je n'arrive pas jusqu'à dix, je me sens abandonnée !”
La saison des flèches, Samuel Stento et Guillaume Trouillard, Les Editions de la Cerise, 2009.
Avoir l’esprit ouvert, ne souffrant pas de l’absurde est un prérequis à cette lecture qui sera peut-être votre pépite du mois - comme elle a pu être la mienne. L’auteur nous demande grande imagination pour entrer dans un monde où l’industrialisation et la conquête se combineraient à une découverte scientifique totalement loufoque et sordide : mettre un indien en boîte de conserve - vivant, ne vous inquiétez pas -. Considérez cette hypothèse, à partir de là n’est-il pas possible d’extrapoler pour un esprit capitaliste et sans scrupule à la confection de tout un marché de vente d’Indiens en conserve, prêts à être ouvert pour agrémenter les ménages ? Qui ne voudrait pas d’un Far West dans son salon ? C’est sur cet argument que débute l’histoire mais c’est très loin de cet argument qu’elle finit. Car après tout, quel mode de vie, de l’indien ou de l’occidental, prendra le dessus dans un appartement d’un couple franchouillard et un peu ennuyant ?
La partition de Flintham, Barbara Baldi, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Ici même, 2018.
Sublimes dessins que ceux de Barbare Baldi. Ce n’est pas l’histoire la plus renversante, le personnage est tellement passif que cela en est révoltant. Un peu moins de patiente et j’aurais déplumé cet album. Toutefois, la beauté des pages et l’atmosphère m’ont retenu. En ce mois de février, mon cœur avait encore besoin d’être transporté dans des plaines neigeuses où les flocons voilent nos gestes ne nous laissant qu’un effet de mouvement évanescent. Si certains sont nostalgiques des gerçures, des peaux mordues par le froid et d’une ambiance Jane Eyre / Wuthering Heights, succombez à l'envoûtement des musiques de Flintham.