Chronique de peurs institutionnalisées | TACK

2024-04-01

Chronique de peurs institutionnalisées

Écrit par :

Vendredi 2 février 2024, j’étais invitée à une soirée étudiante en périphérie de Bordeaux. Peu accessible en transports en commun, nous nous y rendons en voiture, avec un ami. Périphérie est un joli terme, qui désigne, ici, la banlieue.  

 

La soirée se déroule bien. Nous sommes plusieurs étudiant·es en master de lettres. La littérature est notre sujet d’ancrage. Les blagues tournent autour d’auteurs et d’autrices que nous affectionnons, ou pas. Les cocktails préparés sont en lien avec nos sujets de recherche. Étudiant la littérature russe, j’apporte un bloody mary à la vodka. On boit, on rit, rien de nouveau sous le soleil. 

 

On ne peut pas fumer à la fenêtre de l’appartement (la fumée s’engouffre et ça déplaît à notre hôte). Nous sommes trois à fumer, trois à organiser le mouvement régulier des allées et venues entre le monde extérieur et l’atmosphère confortable du studio (sortir de l’appartement, traverser le couloir, descendre un escalier, deux escaliers, passer la porte d’entrée en sens inverse, la bloquer avec une cale en bois, être dehors, fumer). 

 

Une heure du matin : nous sommes dehors. Sur une petite marche, devant la porte d’entrée de l’immeuble, nous sommes assis·es et épiloguons, tranquilles, à propos de sujets aussi vastes que la marche du monde ou aussi infimes que l’incomparable prosodie de Nicolas Stoufflet dans le jeu des mille euros, que nous parodions avec allégresse. Puis. Un homme arrive, il nous demande du feu. Je lui tends mon briquet. Il allume sa cigarette, me remercie. Je lui souhaite une bonne soirée. Il repart.  

 

Pourquoi écrire sur cette poignée de secondes, qui n’a, a priori, rien de remarquable ?  

 

Contextualisons. 

 

Nous sommes trois, puis quatre, puis trois. Dans les trois initiaux, il y a : deux femmes blanches, jeunes et de taille moyenne. Je suis vêtue comme d’habitude : c’est à dire n’importe comment. Je porte une polaire bleue, moche, confortable. J’ai les cheveux courts, je me situe visuellement quelque part entre la camionneuse et le jeune enfant. Mon amie porte un manteau en fausse fourrure, motif léopard, un jean moulant noir. Mon ami, un homme blanc, mesurant 1m78 (je lui demande sa taille en écrivant cette chronique, il me dit : « 1.78 - ou 80 selon si je me suis étiré ou pas »), ne répond pas tout à fait aux critères normatifs de la masculinité virile. Il a une voix plutôt aiguë, chante un peu quand il parle. Il porte un bracelet argenté au poignet droit, il est enroulé dans une écharpe qu’il fait remonter sur le dessus de sa tête, comme un voile. Nous avons tous les trois entre 21 et 24 ans. 

 

Le quatrième, celui qui vient nous demander du feu, est un homme noir, assez grand, il doit avoir 25 ans. Il porte un pantalon sombre, des baskets et une doudoune.  

 

Reprenons. J’écrivais :  

 

« Un homme arrive, il nous demande du feu. Je lui tends mon briquet. Il allume sa cigarette, me remercie. Je lui souhaite une bonne soirée. Il repart. » 

Il s’agit maintenant d’être plus précis et d’analyser la scène en focalisation interne. 

 

Nous sommes donc en train de rire à gorge déployée, dehors au milieu d’une banlieue, en pleine nuit. Insouciants parce qu’un peu saouls, et parce qu’heureux d’être ensemble. Je vois de loin cet homme arriver. Mes poings se serrent, je mets la main dans ma poche, cherche mon trousseau de clefs (mon arme de prédilection en tant que femme dans la rue), il n’y est pas, je sors la main de ma poche, referme mon poing, regarde mes camarades, ils n’ont pas vu que quelqu’un arrivait et rient toujours, je ne dis rien. Nous sommes dos à lui. Il vient. Il s’arrête, on se retourne. Je suis sur le qui-vive, mon corps est entièrement tendu, il suffirait d’un geste brusque de sa part pour que je devienne une arme. Court instant flottant, personne ne dit rien. Il nous observe, on l’observe. Faiblement, un demi-sourire un peu crispé aux lèvres, de la peur dans les yeux, il dit :

 

« bonsoir, vous auriez du feu ? » 

 

Que dire de la peur que j’ai ressentie ? 

 

A quoi est-elle due ?  

Au fait que je sois une femme, la nuit, dans une banlieue ? 

Au fait qu’à part nous quatre il n’y ait personne alentour ?  

Au fait que nous soyons une somme d’individus dans laquelle se recoupent des critères de dominations de genre et d’identité sexuelle ? 

Au fait que cet homme soit un homme noir ? 

 

Probablement que toutes ces raisons se cumulent. Mais j’ai tendance à penser que la couleur de peau de cet homme a beaucoup joué sur ma peur. Alors même que je tente de faire un travail permanent et conscient pour me déconstruire de l’impact qu’un discours politique et médiatique a sur moi, une part de ce que je suis conserve des réflexes inconscients proprement racistes et xénophobes. Je suis persuadée que cette peur était avant tout liée à la couleur de peau de cet homme. Quand il a demandé du feu, quand j’ai vu qu’il avait la trouille, lui aussi, mon corps s’est détendu, tout de suite. J’ai alors commencé à proférer des montagnes de mots bienveillants et prévenants à son égard : « mais oui bien sur », « je ne vois pas du tout de problème à ça », « je te souhaite une excellente soirée, oui vraiment, une bonne soirée ». Mièvrerie, gentillesse forcée, c’était palpable. Discrimination positive ? Il s’agissait de me déculpabiliser et de lui dire, je sais que tu as peur, tu sais que j’ai eu peur, on sait qu’on a tous les deux ressenti ça, pour des raisons différentes ; il s’agissait de lui dire “ne t’en fais pas tout va bien j’ai compris que tu ne me voulais pas de mal et regarde, je ne te veux aucun mal, moi non plus”. Parce qu’il a eu peur aussi. C’était lisible dans son regard, et dans la manière dont il s’est approché, tout doucement, tâtonnant, cherchant à voir s’il allait risquer sa peau en nous demandant du feu, cherchant aussi peut-être, conscient du regard qu’on allait porter sur lui, regard de surprise, de doute, de peur, à ne pas nous effrayer.  

 

Et au final : rien. Une cigarette allumée. 

 

Et au final : tout. Un retour sur moi même, tentant de comprendre ce qu’il s’est passé en moi. Les raisons de ma peur ; les raisons de la sienne.  

 

Ses peurs à lui, en tant qu’homme noir, victime de violences systémiques et de racisme institutionnalisé, étaient légitimes.  

Certaines de mes peurs, en tant que femme, victime de violences systémiques et de sexisme institutionnalisé, étaient légitimes. 

 

Mais ce réflexe d’inquiétude lié à la couleur de sa peau m’a plongée dans une tristesse infinie. Comment me défaire de cette appréhension ? Comment me fabriquer de nouveaux réflexes, comment effacer cette inquiétude irrationnelle, involontaire et mécanique, que j’hérite des discours médiatiques et institutionnels qui isolent, stigmatisent et menacent les existences de celles et ceux qui ne me ressemblent pas ?  Je voudrais ne pas l’être, je travaille à ne plus l’être, mais il faut que j’admette cette évidence : je suis raciste, prédisposée et conditionnée à l’être.  

 

Comment se défaire de cette méfiance mutuelle ?

 

Je suis aux prises avec ces questionnements. Je ne sais pas quelle réponse leur apporter. Prendre conscience de son propre racisme, d’abord, est une nécessité. Quiconque prétend « ne pas voir les couleurs », ici et maintenant, ment. Le racisme n’est pas un phénomène du passé, mais une réalité du présent, qui commande nos existences citadines, contraint l’organisation des sphères privées et publiques, entrave nos relations de travail, nos relations amicales, nos relations amoureuses. Cessons de jouer le jeu d’un universalisme désincarné qui voudrait prétendre que tout cela n’existe pas. Soyons clairvoyants au sujet de nos propres biais, de nos propres responsabilités et soyons impliqués dans une lutte contre le racisme au plus près de l’endroit où il naît, demeure et se perpétue : en nous-mêmes.