Charles : un poète du XIXe siècle peut-il être punk ? | TACK

2024-02-01

Charles : un poète du XIXe siècle peut-il être punk ?

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Au sein d’un roman graphique détonnant, l’auteur Alessandro Tota catapulte Charles Baudelaire dans une communauté punk du sud de l’Italie.

 

Né en 1821 à Paris, Charles Baudelaire est édifié comme l'un des plus grands poètes français, dont le chef-d’œuvre Les Fleurs du Mal résonne encore aujourd’hui comme une référence de la littérature. Par son style lyrique et sombre, la plume de l’auteur est considérée comme précurseure des mouvements artistiques nihilistes. La vie tumultueuse de Baudelaire fût marquée par sa consommation excessive de drogues et sa condition financière précaire. Cette facette particulière a pu être documentée par l’auteur Jean Teulé dans son ouvrage Crénom Baudelaire. 

 

Dans cette biographie romancée, les lecteurs et lectrices y côtoient un personnage défoncé et antipathique, multipliant les comportements misogynes, ne supportant aucune obligation, et assénant les pires insanités à quiconque l'approchait. Comme l’explique Jean Teulé : “Il se teignait les cheveux en vert, se promenait avec un boa autour du cou… C'est le premier punk sur terre.” Charles Baudelaire, adulé comme méprisé, fût décrit par ses contemporains comme un être singulier, qui promenait un mouton teint en rose dans les rues de Paris, se rasait le crâne pour ressembler à un prisonnier et insultait les enfants qu’il croisait. Au-delà de ces excentricités, le génie du poète se révèle dans la profondeur de son œuvre, dépeignant les vices de son époque. Ses poèmes, tels que L'Albatros et La Charogne, illustrent un romantisme sombre, fusionnant mélancolie et révolte contre les conventions sociales. Mais si Charles Baudelaire est autant attaché à sa période historique, que deviendrait-il si celui-ci était projeté dans notre siècle ? Quelles seraient ses interactions anachroniques ? Pourrait-il tomber véritablement dans la culture punk ? Cette proposition hypothétique est la pierre angulaire de l'œuvre Charles d’Alessandro Tota.

 

Le punk est-il mort ?

 

Le cadre du récit se déroule à Bari, petite ville balnéaire d’Italie. Ville de naissance de l’auteur de la bande-dessinée, la préfecture portuaire de la région des Pouilles est marquée par la pauvreté, comme une majeure partie du sud du pays. Historiquement moins développée que l'Italie du Nord, le risque de précarité y est bien plus marqué et supérieur à la moyenne de l'Union Européen, comme indiqué dans le rapport Istat sur les conditions de vie des familles en 2022. Ainsi, le risque de pauvreté ou d'exclusion sociale s’élève à 40% pour l'ensemble de la population résidant dans le sud de l’Italie.

 

Le mouvement punk était initialement issu des milieux précaires, reprenant des thématiques politiques et sociales traitant souvent de l'ennui urbain et du chômage. Malgré les réticences des médias, la mouvance a connu une expansion importante et un nombre croissant de formations sur tout le territoire italien entre 1977 et 1979. Charles d’Alessandro Tota met en lumière ces derniers punks attachés à un mouvement désormais éculé. Charles Baudelaire est recueilli par un petit groupe désaxé de la société composé de Claudio, Nicola, Guilio et Cesare. Leurs après-midis oscillant entre biture, défonce et débats philosophes dans les parcs de la ville s'interrompent subitement lorsque le poète rencontre Carlotta, dont il tombe éperdument amoureux. La bande de punks s’adonne alors à faire cesser l'idylle pour récupérer leur compagnon débarqué du XIXe siècle. L’histoire se centre autour de tranches de vie vécues entre les différents protagonistes, au cours desquelles  se révèlent de nombreux échanges sur le sens de la vie, Baudelaire en devient une lumière dans la nuit pour ces jeunes Italiens sans repères.

 

Drogues et poésie

 

Alessandro Tota ne s'embarrasse pas des détails biographiques du poète pour créer un personnage plausible. L’auteur des Fleurs du Mal est ainsi dépeint comme un paradoxe ambulant, à cheval entre deux époques. Misanthrope mais dépendant des autres pour exister, il illustre une errance typiquement moderne. Tota réussit l'exploit de capturer l'essence complexe de ces émotions contradictoires. L'œuvre devient alors un miroir de nos propres contradictions, un reflet de la dualité inhérente à l'expérience humaine. 

Pour renforcer l’ambiance générale de l’œuvre, le dessinateur travaille ses planches avec un lavis cartoonesque, tenant parfois du croquis simpliste. Ces aquarelles monochromes, tout en subtilité et en nuances, servent de toile de fond à cette exploration des sentiments. Les visages, dessinés avec une attention particulière, sont les véhicules d'une expressivité riche, et permettent de dynamiser les nombreuses séquences de dialogues. Chaque personnage dispose de sa propre caractérisation graphique, ce qui simplifie la lecture visuelle pour reconnaître les protagonistes, malgré certaines cases dépouillées de tout détail. Baudelaire se détache bien évidemment des autres quidams, affublé d’une redingote et d’un nœud papillon. Le gaufrier classique laissent parfois place à des illustrations en pleine page représentant Baudelaire et ses comparses en pleine contemplation des paysages urbains. C'est un spleen particulier qui émane de ces pages, un spleen qui, contre toute attente, insuffle un bonheur mélancolique.

 

Charles témoigne de la personnalité controversée de son personnage éponyme, au prise avec ses propres contradictions.