2023-11-01
BRITANNIA : The Witcher rencontre Néron
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Le roman graphique de Peter Milligan transporte les lecteur.ice.s dans une époque fascinante, où se mêlent intrigues politiques et enquêtes surnaturelles.
Britannia est une œuvre originale par son concept qui offre un mélange audacieux d’horreur mystique et de thriller d’enquête dans l’Empire Romain. L’intrigue suit Antonius Axia, un centurion romain dénommé “Le déceleur” en l’an 65 de notre ère. Le protagoniste est semblable aux figures de détectives de la littérature moderne, à l’instar de Sherlock Holmes ou d’Hercule Poirot. Après un premier affrontement contre un démon païen, celui-ci est formé à analyser les comportements humains dans l’objectif d’enquêter sur des événements morbides survenus en Grande-Bretagne, où des légionnaires meurent de manière mystérieuse.
L’intrigue offre un cadre captivant où les lecteurs et les lectrices sont plongé.e.s au cœur d’un monde de mysticisme, de cultes démoniaques et de créatures folkloriques. L’œuvre utilise largement l’Antiquité romaine comme une toile de fond, sans en reprendre des éléments historiques réalistes. Malgré son ingéniosité narrative, le récit comporte des aspects critiquables. La représentation de l’empereur Néron, bien que célèbre pour sa cruauté, est dépeinte de manière caricaturale, s’éloignant considérablement de la complexité de sa figure réelle. Cette simplification peut être décevante, mais elle sert néanmoins à renforcer le ton violent de l’ensemble.
Senatus populusque Romanus
Au-delà de son aspect horrifique, Britannia traite de thématiques sociales et politiques qui trouvent une résonance avec notre époque moderne. L’Empire est dépeint dans toute sa cruauté, l’œuvre explore le thème de l’anti-colonialisme en montrant les conséquences brutales de la domination romaine en Bretagne. Les soldats, loin d’être des héros, sont représentés tels des brutes cruelles et sanguinaires. Leurs agissements rappellent parfois certains mouvements fascistes, à l’image de la “Chasse sauvage”, une ratonnade censée atténuer la faim insatiable des démons par le massacre des bretons. L’enquête d’Antonius révèle le dessein de ces meurtres, en dévoilant le racisme des légionnaires, que le dessinateur relève par une iconographie proche des représentations du Ku Klux Klan. L’Empire romain devient ainsi un antagoniste politique, agissant comme un oppresseur pour les populations locales, qui se révoltent en accusant les soldats d’être des “impérialistes”.
L’intrigue laisse également une place importante aux Vestales, un groupe de femmes influentes dans l’Empire possédant des pouvoirs mystiques. Ces personnages remettent en question les visions de l’imaginaire patriarcal dans la société romaine. Cependant, il est essentiel de noter que malgré cette volonté de complexifier son récit par une approche féministe, Britannia tombe dans le piège de la sur-sexualisation des personnages féminins, créant ainsi un paradoxe qui peut être critiqué comme un biais sexiste.
À quelle fréquence pensez-vous à l’Empire romain ?
L’aspect graphique de Britannia dénote aussi des productions habituelles, le dessinateur Juan José Ryp livre un travail exceptionnellement détaillé et réaliste. Son trait précis et ses illustrations saisissantes contribuent à l’immersion des lecteurs et des lectrices dans cet univers sombre. Par certains aspects, son style se rapproche de la ligne claire franco-belge. Les mises en cases de Ryp proposent des compositions fulgurantes et efficaces, à l’instar de certaines scènes de combat, par des planches sur-découpées pour représenter des effets de ralenti.
Ces amalgames visuels alternent avec des plans en grand format, qui écrasent le reste des cases, pour souligner l’action, qui s’agisse de poses dynamiques ou de panoramas. L’illustrateur propose une emphase sur la représentation des scènes gore, des créatures terrifiantes et des décors sordides. L’ensemble se caractérise par des compositions sombres et texturées.
L’utilisation de la couleur par Jordie Bellaire ajoute une dimension significative à l’œuvre. Les tons sombres de vert, de marron et de rouge foncé créent une atmosphère oppressante qui renforce l’ambiance horrifique.
Britannia est un roman graphique à découvrir, qui propose un concept innovant et dépaysant, malgré certains défauts de narration.