Aux premières places du spectacle de la différence où la survie joue le premier rôle. | TACK

2021-09-01

Aux premières places du spectacle de la différence où la survie joue le premier rôle.

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Je ne sais pas vous, mais personnellement, j’ai toujours apprécié les histoires racontées le soir avant de dormir. J’ai un souvenir très net d’un ouvrage illustré, à la couverture cornée, de contes que je lisais à ma petite sœur les dimanches après-midi. Le conte a toujours existé, il était du Moyen-âge à l’époque moderne une tradition orale transmise au coin du feu dans les chaumières paysannes. Un divertissement pour les longues soirées d'hiver qui rapprochaient petits et grands autour d’histoires horrifiques ; fantastiques et souvent territoriales permettant à tout un chacun d’avoir des repères concrets et de plonger tête la première dans ces récits d’aventures. Nous nous attarderons aujourd’hui sur une nouvelle version de Boucle d’Or et les trois ours écrit par les Frères Grimm dont la première édition date de 1837. L’auteur ancre son récit au XIXe s, en France, dans une campagne sereine, recouverte d’un voile de neige et assombrie par la froideur de l'hiver. S’attardant sur un phénomène en plein essor en Europe et aux États-Unis, Victor Dixen piège son héroïne au cœur d’une terrible malédiction qui pourrait la conduire tout droit dans une démonstration d’une tout autre nature. 

 

Le spectacle de l’horreur. 

 

Le freak show est un dérivé obscur du monde du spectacle qui prend place au milieu du XIXe siècle aux États-Unis. Cette exposition itinérante d’êtres humains jugés difformes et sortants de l’ordinaire fut souvent rattachée aux cirques et aux carnavals, devenant peu à peu un divertissement prisé dans la culture populaire. Selon le travail de recherche de l’historien Pascal Blanchard, ces démonstrations traversèrent les époques sous des formes différentes, mais reposant sur un socle commun basé sur l’exhibition physique. Pour exemple, ces agitations détenaient une place prépondérante à la cour d’Henri II, roi de France de 1536 à 1547. On connaît le cas de Tognina Gonsalvus, une femme poilue présentée comme une bête de foire lors de grands rassemblements. Ces animations ont eu un certain succès jusqu’à la fin du XIXe s, valorisées avec les études scientifiques de Darwin sur les différentes espèces. Ces événements furent peu à peu prisés par les classes populaires qui découvraient ces spécificités physiques dans des cirques ambulants, des cabarets et des brasseries américaines et européennes. Vous avez peut-être découvert l’univers tordu du freak show au sein de médiums récents comme la série American Horror Story, la comédie musicale The Greatest Showman ou encore l’ouvrage fantastique historique francophone Animale de Victor Dixen.

 

Au théâtre, on joue ta vie, j'ai vu ton nom sur l'affiche* 

 

Le Grand prix - Romans jeunesse 2014 adapté et réécrit le conte de Boucle D’or en attribuant à la jeune Blonde une malédiction curieuse, bestiale. La jeune enfant est cloîtrée dans un couvent depuis ses 5 ans. Les sœurs chargées de son éducation tentent alors de camoufler ses atouts et ses différences notables : une chevelure dorée abondante et des yeux clairs sensibles à la lumière, cachés derrière de sombres vitraux teintés. À l’écart, décriée par ses camarades, elle décide de prendre son destin en main pour répondre à l’instinct animal qui l'appelle depuis toujours. S'ensuit le récit d’une traque sans merci au cœur d’une campagne plongée dans l’hiver. Cette course effrénée dévoile au fil des pages une jeune femme indépendante qui apprend à apprécier ses différences grandissantes et à se livrer pour la première fois à un jeune gendarme qui l’accompagnera au coeur de son enquête identitaire. Ce livre est un voyage authentique dont l’histoire permet de surpasser le spectacle de l’horreur auquel essaie d’échapper l’héroïne aux cheveux d’or. Ce roman est avant tout un parfait mélange de plusieurs genres littéraires que sont le roman historique, le roman d’enquête et le roman fantastique. Un pot-pourri qu’apprécie exploiter l’auteur Victor Dixen comme énoncé au sein de l’interview disponible sur notre site internet en parallèle de cet article. 

 

En somme, le spectateur, au cours de sa lecture, redécouvre le conte de boucle d’or : ses travers, ses dessous, son côté obscur et sa sombre réalité. Une hypothèse qui permet d’éclairer la fin d’un conte qui se termine par la fuite d’une jeune fille par la fenêtre d’une chaumière. Le choix de la chronologie post napoléonienne permet de mettre en évidence l’exposition d’êtres humains jugés différents dans une société troublée. Un spectacle qui fait froid dans le dos à mesure qu’il change d’apparence au cours des époques. On peut notamment évoquer les stéréotypes juifs basés sur un physique modelé de toute pièce et volontairement repoussant, mis en avant dans des caricatures antisémites au début du XXe s et qui auront des conséquences désastreuses. Ce rapport à l’apparence resté toxique est omniprésent dans notre société actuelle, exacerbé par différents médiums que sont les magazines ”féminins”, les réseaux sociaux ou encore les pseudo-spécialistes de la chanson française qui appelle à plus de « gens beau » sur la scène musicale française et sur les ondes de la web radio Ars Mada. Et c’est pour cette raison que je peux affirmer à l’issue de cet article que j’aurais préféré conserver mes yeux d’enfants lorsque j’ai redécouvert ce conte de fée. 

 

* Tirée de la chanson de Grand Corps Malade, au théâtre.